Les Bienfaits De Dame Nature
Ou Services Écosystémiques

La Nature et ses bienfaits

Dame Nature n'existe pas comme beaucoup de fées mais ses bienfaits, ses dons à l'humanité, si. D'ailleurs, dans un article précédent (ça sert à quoi l'écologie?), l'idée même de nature était remise en cause. Dans la société occidentale depuis au moins l'antiquité, la nature est le nom que l'homme donne à son écosystème en s'en excluant lui-même. La nature, c'est l'écosystème de l'homme sans l'homme. Car l'homme, comme tous les êtres vivants, a un écosystème mais il s'en est exclu idéologiquement en l'appelant nature et celle-ci est devenue un objet à part, au mieux une fée-déesse plus ou moins bienfaitrice. Si l'homme considérait la nature comme son écosystème, il deviendrait l'élément d'un tout dont dépend sa survie et devrait ainsi en prendre soin. Avec l'idée de Nature, l'homme s'exclut de son écosystème et est dans un rapport différent à son environnement. La nature est ce qui est autour de lui, ce qu'il peut exploiter, ce qui lui sert de ressource, ce qu'il peut combattre ou maitriser, voire même ce qu'il peut préserver ou sauvegarder mais toujours comme un être qui lui est supérieur et non comme l'élément d'un tout, d'un écosystème, auquel son existence est conditionnée. 
Car les bienfaits de dame ou mère nature existent bien : ce sont tous les services que les écosystèmes rendent aux hommes et à ses activités. On les appelle les services écosystémiques et ils sont bien plus généreux que Dame Nature.

Les différents services écosystémiques

L'idée même de services écosystémiques a été développée au cours d'une expertise mondiale conduite par la FAO entre 2001 et 2005 : le Millenium Ecosystem Assessment (MEA) ou Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire. Au cours de cette étude est apparue l'idée que les écosystèmes rendaient des services précis et irremplaçables à l'humanité et que la mise à mal des écosystèmes par l'homme menaçait ses services.

Ses services ont été classés en 4 groupes.
- Les services de support ou d'auto-entretien sont ceux qui conditionnent la vie en générale et nos existences en particulier. On les appelle aussi d'auto-entretien car ils sont la condition d'existence du vivant sur terre. Parmi ces services, il y a les cycles de la matière et de l'eau, la formation des sols, la production d'oxygène, la photosynthèse et la biodiversité. Ce sont les bases de notre monde.

- Les services d'approvisionnement sont les plus connus car les plus perceptibles immédiatement : ce sont les bienfaits de dame nature qui nous permettent d'avoir de la nourriture, de l'eau,  des fibres pour s'habiller (coton, laine, chanvre, lin...),  des combustibles, des médicaments mais aussi des ressources génétiques c'est-à-dire toutes les espèces que l'on peut utiliser pour développer nos espèces cultivées. Ces services d'approvisionnement sont la corne d'abondance que la nature est pour l'homme.

- Les services culturels sont moins immédiats mais tout aussi vitaux et importants. Ce sont toutes les manières pour les écosystèmes, pour la nature d'être au centre de notre culture qu'elle soit au centre de religion, qu'elle soit source d'inspiration artistique, qu'elle soit lieu ou objet de plaisir, de loisir, de tourisme... Actuellement, elle devient aussi un modèle pour le développement de nos systèmes artificiels avec le développement du biomimétisme.

- Enfin les services de régulation sont parmi les plus importants et commencent à se faire d'autant plus ressentir au fur et à mesure que les hommes les détraquent. La régulation du climat par l'atmosphère apparait avec le dérèglement climatique engendré par l'homme. La régulation des flux hydriques par le sol et le couvert végétal est empêchée par l'artificialisation des sols, ce qui se fait sentir douloureusement lors de grandes inondations dues au ruisellement de l'eau sur un sol devenu impérméable (voir Des inondations qui l'eut crue?). La pollinisation fait aussi partie de ces services de régulation offerts par les écosystèmes et que l'homme met en péril à travers ces campagnes sans fleurs et ses pesticides comme les néonicotinoïdes qui détruisent les abeilles. La régulation de la qualité de l'air, de l'érosion par le couvert végétal, des maladies, des parasites et des risques naturels sont elles aussi bien souvent mises en péril par nos activités alors que sans elles nos activités sont compromises. 

C'est bien là le principe d'un écosystème :  l'interdépendance entre le tout et les parties autant qu'entre les parties elles-mêmes.  Quand l'homme détraque son écosystème, il met en péril tous ces services que lui rend son écosystème et sans qui il  ne pourrait vivre. Or sur 24 services écosystémiques recensés par le MEA, 15 sont en régression, leur fonctionnement étant altéré par l'activité humaine.

Un écosystème, des services nombreux : l'exemple de la forêt

Les écosystèmes sont nombreux à la surface du globe. Le dessin ci-dessus liste les grand types d'écosystèmes mondiaux et les différents services qu'ils rendent. Pour bien comprendre l'ensemble des bienfaits apportés par un écosystème, prenons l'exemple de la forêt. Rappelons d'abord que ce schéma résultant du MEA est synthétique : la forêt n'existe pas, il y a de très nombreux écosystèmes forestiers qui rendent tous des services différents et le but de ce schéma n'est que de lister les services des écosystèmes forestiers dans leur globalité. Pour l'exemple on se concentrera sur les écosystèmes forestiers tempérés occidentaux. 

En tant qu'écosystème, les forêts ont déjà la particularité de s'auto-entretenir si l'homme ne les abime pas trop. La forêt assure tout d'abord l'ensemble des services de support important :  les cycles de la matière et de l'eau, la formation des sols, la production d'oxygène, la photosynthèse et la biodiversité.


En ce qui concerne les services culturels les zones forestières sont importantes en termes de loisirs (randonnée, acrobranche, parc naturels...) mais aussi culturels, spirituels ou esthétiques. En effet la forêt est au coeur des mythologies, des contes européens, de nombreux romans, ainsi qu'à la base de la pensée écologiste à travers Walden ou la vie dans les bois de Thoreau. La forêt est en effet l'incarnation de la nature sauvage contre l'homme civilisé. En cela elle est l'écosystème le plus important pour la culture occidentale européenne qui est une "culture de plaine", qui s'est construite par le défrichement de la forêt pour la transformer en plaine cultivée (alors que d'autres cultures ont domestiqué la forêt).

Pour les services de régulation, là encore la forêt est généreuse. Elle régule le climat local en l'adoucissant et en l'humidifiant grâce à l'évapotranspiration comme le montre la volonté actuelle et encore trop faible de revégétaliser les villes pour cet intérêt climatique. Bien sûr la forêt est aussi un puits de carbone qui aspire et séquestre le CO2 jouant un rôle fondamental contre le réchauffement climatique à l'échelle globale. La forêt a aussi un double rôle dans le cycle de l'eau : les arbres sont de véritables pompes qui prennent l'eau du sol pour l'évaporer. Un chêne adulte absorbe ainsi 200 litres d'eau par jour. Ils évitent ainsi les crues et inondations que subissent aujourd'hui nos campagnes sans arbres (voir Article). Les forêts sont aussi importantes pour l'infiltration de l'eau et son épuration qui nous permettent d'avoir de l'eau potable. Elles ont aussi un rôle fondamental dans la prévention de l'érosion et des risques naturels sur les pentes qu'elles couvrent.

Pour les services d'approvisionnement, la forêt est aussi fondamentale même si on l'oublie trop souvent. Elle ne fournit pas que les champignons, gibiers et baies de cueillette auquelles on la restreint trop souvent. Si on en reste simplement à l'Europe, elle a fournit pendant des siècles des aliments de base comme les chataîgnes (qui représentaient jusqu'à la moitié de l'alimentation de certaines régions françaises), les fruits secs permettant de faire de l'huile (noix). Elle était aussi le lieu d'élevage en particulier pour les cochons qui fournissaient la première viande consommée en Europe jusqu'au XIXe siècle. Les maîtres paissonniers des grands fermiers d'Île de France au XVIIIe siècle pouvaient conduire à  la glandée dans les forêts des troupeaux de plusieurs centaines de porcs. Les services d'approvisionnement ne se limitent pas à la nourriture : notre pharmacopée vient de la forêt que ce soit l'aspirine trouvée dans l'écorce du saule ou tous les médicaments découverts ou encore à découvrir dans les forêts équatoriales ou tropicales. La forêt fournit bien évidemment le principal matériau humain qui reste le bois que ce soit pour l'habitat, l'équipement (meuble), la marine, le papier, la chimie du bois qui se développe... La France utilise trop peu le bois mais il reste le matériau de référence en construction dans la plupart des pays tempérés, EUA compris. Il faut d'ailleurs souligner qu'il est le seul de  tous nos matériaux qui soit renouvelable. Enfin la forêt est une source d'énergie fondamentale. Depuis que l'homme a inventé le feu, tout ce qu'il a brûlé venait de la forêt. Même le pétrole et le charbon viennent d'écosystèmes forestiers très anciens. Le Bois énergie est aujourd'hui une filière énergétique vertueuse et pleine d'avenir si elle est bien gérée.

La forêt comme les autres écosystèmes est donc particulièrement généreuse en services écosystémiques pour l'humanité alors que celle-ci en Europe en a fait pendant des siècles son opposé voire son ennemi. La richesse produite par un écosystème comme la forêt devrait inciter à sauvegarder et entretenir ces écosystèmes. Malhureusement les hommes leur ont souvent préféré des agrosystèmes beaucoup plus pauvres et plus avares de services.

Des agrosystèmes contreproductifs

Un agrosystème est un écosystème transformé ou créé par l'homme pour être cultivé, servir à la production agricole. Autrement dit un champ cultivé par exemple. Quels sont les services écosystémiques rendus par un tel espace? Si l'on compare avec un écosystème type forêt, ils sont assez faibles et peu nombreux, si ce n'est la production alimentaire qui est le but de ce champ. Il y a même de nombreux services que ce champ met en péril. 

En ce qui concerne les services d'approvisionnement, un champ de céréales en agriculture conventionnel​le produit de l'alimentation mais les traitements chimiques et les engrais polluent les eaux qui ne sont plus propres à la consommation. La mécanisation qui a fait disparaitre les arbres des champs empêche la production de combustible, de bois d'oeuvre ou de fruits. Les services culturels sont aussi restreints car en terme de tourisme et de loisirs les grandes plaines céréalières sont plutôt répulsives car le paysage est monotone.
Ce champ cultivé participe aussi très peu aux services de régulation. Il est nuisible au climat car il est un grand producteur de gaz à effet de serre par la mécanisation mais aussi l'usage de pesticides et d'engrais qui ont rejeté du CO2 lors de leur production. De même le surplus d'engrais dans le sol rejette du protoxyde d'azote un gaz à effet de serre plus puissant que le CO2 (Voir Agriculture et changement climatique). Pour ce qui est de la qualité de l'air autour de ces parcelles, il suffit de voir les épandages de pesticides pour comprendre que là encore l'impact de ce champ est négatif. L'absence de haie mais surtout l'absence d'humus détruit par les engrais et les pesticides empêchent que ce champ joue quelque rôle que ce soit dans la régulation des flux hydriques. C'est une cause très importante des crues et inondations en augmentation. Enfin cette monoculture céréalière sans haies et traitées aux herbicides fait une campagne sans fleur affamant ainsi les abeilles que les pesticides achèvent.
Restent les services de support ou d'autoentretien, ceux qui permettent à l'écosystème de se maintenir. Si l'on considère les 4 services : cycle de la matière, cycle de l'eau, formation des sols et conservation de la biodiversité, on se rend compte qu'aucun ne fonctionne dans un champ céréalier conventionnel. La récolte enlève presque toute la matière organique du champ et le sol est stérilisé sous l'action conjuguée des engrais, pesticides et du labour profond : il n'y a donc plus ni cycle de la matière, ni formation des sols. L'absence d'humus  dans le sol fait que celui-ci n'a plus aucune capacité à retenir l'eau qu'il laisse partir par les drains agricoles alors qu'à d'autres moments il demandera sa ration d'irrigation. Quant à la conservation de la biodiversité, l'idée même de monoculture est  à l'opposé et repose sur la destruction de toutes les autres espèces que celle cultivée par une guerre pesticide.

Ce champ, cet agrosystème est donc totalement dépendant et est donc non viable en tant qu'écosystème : il n'assure pas lui-même les services pour se maintenir. De plus il n'assure quasiment aucun autre service écosystémique que la production de nourriture. Au contraire, il nuit à son environnemnt en détruisant de nombreux services écosystémiques qui pourraient bénéficier aux hommes. Cela pose donc un véritable problème d'efficacité de ces agrosystèmes qui détruisent de très nombreux services naturels. Ils sont donc peut-être efficaces à l'échelle de l'exploitation et pour la seule fonction de production alimentaire mais totalement contre productifs sur d'autres services ou à d'autres échelles. 
Un écosystème est donc beaucoup plus efficace qu'un agrosystème puisque autonome et aux services naturels multiples. Serait-il possible de combiner l'objectif de production alimentaire d'un agrosystème avec l'efficacité d'un écosystème naturel?

Les bienfaits des agro-écosystèmes

Un agro-écosystème n'est pas un écosystème naturel puisqu'il est créé par l'homme, ni un agrosystème qui n'a qu'une fonction et détruit les services écosystémiques. Un agro-écosystème est un système agricole particulier qui fait du champ ou de l'exploitation un écosystème qui va non seulement produire de la nourriture mais aussi produire des services écosystémiques. Les agroécosystèmes sont les types de cultures développées en agroécologie  ou en permaculture. Dans  ces agro-écosystèmes, tous les éléments ont plusieurs fonctions et sont interdépendants comme dans un écosystème naturel. Le rôle de l'agriculteur est de concevoir et d'implanter l'écosystème puis de le gérer mais l'essentiel des éléments qui permettent sa survie ne viennent pas d'intrants extérieurs comme dans l'agriculture classique. Il existe plein d'agro-écosystèmes différents et cette diversité est même la règle puisque chaque agro-écosystème est conçu pour répondre à des finalités et un contexte singulier voire unique. Il existe des exemples connus comme l'agroécosystème célèbre que constitue la ferme du Bec-Hellouin toute entière, ou à l'échelle de la parcelle, la milpa mexicaine, les forêts-jardins ou à un échelle plus restreinte encore une butte de permaculture.

Prenons un agro-écosystème un peu moins connu issu de l'agroforesterie, une agriculture qui réimplante l'arbre dans les cultures. C'est celui des deux images. Il s'agit de cultures type céréalières entre des rangées d'arbres auxquelles on associe de l'élevage. On parle de système agro-sylvo-pastoral (dans l'ordre : culture, arbre, élevage). Il ne s'agit pas de voir ici tout le fonctionnement de cet agro-écosystème (ce sera pour un autre article) même s'il est expliqué de manière assez précise par les deux images (à agrandir en cliquant). Voyons simplement quels services écosystémiques il produit.
En ce qui concerne les services de support le cycle de la matière et la formation des sols sont assurés quasiment en circuit fermé : feuilles, branches des arbres, paille des cultures, fumures des bêtes viennent enrichir un sol vivant car abrité par les arbres qui par leur racines vont aussi chercher les sels minéraux en profondeur puis les réinjectent via la décomposition de leurs feuilles dans les cultures. Le cycle de l'eau est amélioré car les arbres protègent les cultures en été évitant la sécheresse. Ils créént un microclimat et vont pomper l'eau en profondeur qu'ils rejettent sur les parcelles par évapotranspiration. La biodiversité est forte, abritée par les parcelles enherbées et les frondaisons des arbres de différentes essences. 
Au niveau des services d'approvisionnement, la production est très diversifiée dans le domaine alimentaire avec les produits d'élevage (laits, fromages, viandes...), des arbres (fruits, noix...), des cultures (céréales dans ce cas précis). S'ajoutent aussi des productions de matières premières : bois d'oeuvre (troncs), bois énergie (houppiers), paille, cuirs ou laines...
Les services de régulation sont encore plus nombreux  : les arbres fixent le carbone atmosphérique participant ainsi à la régulation du climat au niveau local et global. Il régule aussi la qualité de l'air en créant un microclimat. La présence des arbres permet de réguler et de freiner l'écoulement des eaux évitant ainsi les crues et inondations. De même la terre est protégée par les arbres de l'érosion. Cette biodiversité protège les cultures et les arbres des ravageurs et permet de nourrir et d'abriter abeilles et autres insectes pour une meilleure pollinisation.
Quant aux services culturels, ils sont aussi au rendez-vous de cet agro-écosystème. Il réintroduit des arbres et de la diversité dans le paysage en l'embellissant. Au niveau de l'agriculteur, il diversifie ses activités, enrichit profondément son travail vers des tâches de conception ou de gestion du vivant et fait de lui le pourvoyeur  de services divers pour toute la société.
Les bienfaits de Dame Nature ou services écosystémiques sont donc nombreux et indispensables à notre vie. Malheureusement nos activités et parmi elles l'agriculture productiviste les mettent en péril. Les agrosystèmes conventionnels en sont l'exemple, eux qui détruisent plus qu'ils ne produisent. Il faut remettre au centre de nos activités ces services écosystémiques pour les préserver et en profiter car ils sont la source de la vie et le moyen de la perpétuer. Pour cela, il est nécessaire de se diriger vers de nouveaux types d'agriculture comme l'agroécologie qui ne se fixe pas comme but la simple production alimentaire mais aussi la production de services écosystémiques, aidant ainsi Dame Nature ou redonnant simplement sa place à l'homme dans son écosystème, une place particulière puisqu'il en est conscient et responsable.
Mars 2017
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