La disparition des terres agricoles

Pour avoir une agriculture locale, il faut des terres à cultiver. Cette évidence recèle peut-être le plus grand problème de notre agriculture aujourd'hui : la disparition des terres agricoles. Ce problème est présent partout mais particulièrement criant en France. Pendant des siècles, "Labourage et pâturage ont été (attention liaison dangereuse) les deux mamelles de la France" comme le répétait Sully, le ministre d'Henri IV. Il se pourrait bien qu'au XXIe siècle, goudronnage et bétonnage les remplacent mais que ces deux mamelles soient beaucoup moins nourricières.

Terre agricole et Peau de chagrin

Depuis 2005, la France perd chaque année environ 80 000 hectares de terres agricoles. Le dessin ci-contre donne quelques équivalences pour prendre conscience de ce chiffre alarmant : 25m² toutes les secondes, 1 stade de foot toutes les 5 minutes ou un département (comme le Puy-de-Dôme ou l'Allier) tous les 7 ans.
Depuis 2005, c'est donc la surface de 2 départements qui a disparu : c'était de la terre agricole, ce n'en est plus et c'est devenu  le plus souvent de l'espace artificialisé. La SAU, surface agricole utile, française, a régressé de 20% entre 1960 et 2010, soit 1/5e de sa superficie.
Le problème est que ces hectares de terres agricoles perdus sont construits, bétonnés, goudronnés et ne pourront donc plus redevenir des terres agricoles. Cette perte quasi définitive entraine une raréfaction des terres cultivables et la terre laissée à l'agriculture se réduit donc comme une peau de chagrin.

De plus ce ne sont pas n'importe quelles terres agricoles qui disparaissent, ce sont les meilleures. En effet, c'est en périphérie urbaine que les terres agricoles  disparaissent le plus dévorées par la ville. Or il se trouve que les grandes villes françaises se sont développées anciennement au temps d'une société agricole et donc dans les endroits où les terres étaient les meilleures. Conséquence : les terres qui disparaissent sont celles qui ont fait la fortune agricole de notre pays et qui seraient le mieux à même de nourrir les populations.

Tout ce qui est rare est cher.

La France qui a longtemps bénéficié d'un espace agricole important s'engage ainsi sur la voie que nos voisins des Pays-Bas ou de Belgique ont suivi depuis longtemps et qui les amené à des situations foncières désastreuses. On connait la lutte séculaire des Pays-Bas pour créer du sol en asséchant des marais et en construisant des polders. Pourtant, ce sol si chèrement gagné a été repris à l'agriculture. 13% de la surface des Pays-Bas est bâtie quand ce n'est que 5% de la surface française. Plus grave encore, presque 40% des terres hollandaises servent à autre chose qu'aux espaces naturels ou agricoles et sont artificialisés. En France, ce n'est que 12% du territoire qui n'est pour l'instant ni agricole ni naturel.

La conséquence pour nos voisins du Nord est que les agriculteurs ne peuvent plus accéder à la terre devenue inexistante ou trop chère. Le graphique ci-contre montre les prix moyens des terres agricoles pour quelques pays européens. Aux Pays-Bas, la pression sur la terre a entrainé une augmentation spectaculaire des prix : la terre a doublé en 20 ans pour atteindre 50 000 euros l'hectare en moyenne. Les prix belges se situent au même niveau et l'augmentation est partout très très forte. En France, elle est la plus faible et l'hectare de terre agricole est un des moins chers d'Europe. Un hectare de terre agricole en France   s'achète en moyenne  aux alentours de 7000€ soit plus de 7 fois moins cher qu'aux Pays-Bas ou en Belgique, et encore cela dépend des régions et des départements.

L'avenir d'une agriculture sans terre : le cauchemar danois

Ce manque de terres entrainant une explosion des prix du foncier est un chemin où le Danemark a été précurseur. Jusqu'en 2008, le prix de l'hectare agricole danois connait une croissance explosive allant jusqu'à doubler par exemple en 4 ans entre 2004 et 2008. Mais en 2008, la courbe s'inverse et le graphique montre un effondrement rapide du foncier à partir de 2008. Comment expliquer cet effondrement qui pourrait être l'avenir des autres pays où la terre disparait et où son prix s'envole?

Prix du foncier et fermes-usines.
Cet effondrement s'explique par un effondrement plus global du modèle agricole danois qui est celui que beaucoup de pays choisissent devant la raréfaction des terres. Les terres étant rares et chères, les agriculteurs danois ont essayé de compenser ce prix par des modèles d'agriculture hors-sol : si la terre est chère, il faut que je produise beaucoup de valeur sur peu d'espace. En agriculture et en élevage, bovin mais surtout porcin, cela a entrainé le développement des fermes-usines plus rapidement qu'ailleurs en Europe. Ainsi, en 20 ans, entre 1987 et 2007, le nombre de porcs par élevage a été multiplié par 8 passant de 245 à 1903 en moyenne et, dans les élevages naisseurs, le nombre de truies a décuplé passant de 40 à 400 truies. Cela a entrainé une concentration de l'élevage porcin dans les grandes fermes-usines : 70% des truies du pays en 2007 étaient élevées dans des fermes de plus de 500 truies. Par comparaison, en France, une seule ferme industrielle "la maternité porcine Ker Anna de Trébrivan" en Bretagne correspond à une exploitation porcine classique danoise : une stabulation de 1000 truies produisant 23000 porcelets annuels. Les deux photographies montrent un élevage de porc et un élevage naisseur de truies pour les porcelets. Ces batiments sont leurs lieux de vie (voir l'article sur l'exemple breton).
Une pseudo-solution problématique
Ces fermes-usines concentrant beaucoup d'animaux pour produire beaucoup de valeur sur un espace restreint ont donc été la réponse danoise au problème de raréfaction des terres. Cela s'est fait grâce à de gros investissements pour construire des bâtiments, automatiser de nombreuses tâches, tout cela permis par de gros emprunts bancaires. Toutes les exploitations qui n'ont pu ou voulu se lancer dans cette course au gigantisme ont disparu, concurrencées par le porc à moindre coût de ces fermes-usines. Ainsi sur la période 1987-2007, 4 fermes d'engraissement sur 5 ont fermé et 7 fermes naisseuses sur 8. Cette concentration n'a laissé que les plus grandes exploitations, celles qui causent les principaux problèmes d'environnement, de qualité, de santé et de bien-être animal déja dénoncés dans l'exemple français de la ferme des 1000 vaches ou dans le cas de l'élevage porcin breton. Rappelons aussi qu'en terme d'occupation des terres, ces fermes-usines ne sont qu'un mensonge : la production de nourriture pour ces élevages est dévoreuse d'espaces agricoles mais cela se fait ailleurs, dans les pays du sud sous forme de production de protéagineux entrainant la faim dans ces pays. Enfin, le dernier problème d'espace pour ces élevages est lié aux lisiers. L'épandage est réglementé et on ne peut épandre autant de lisiers que l'on veut sans causer des problèmes de pollution des eaux et d'algues vertes comme dans le cas breton. La solution danoise est d'utiliser ces lisiers dans des méthaniseurs mais ceux-ci nécessitent en même temps des matériaux ligneux pour transformer les lisiers, matériaux ligneux qui viennent souvent à manquer devant la masse d'excréments à traiter.

Fermes-usines et bulle foncière.
Voyons maintenant comment ce modèle productiviste hors-sol s'est effondré entrainant la chute du prix du foncier agricole. Les causes sont multiples mais toutes liées à la finance dans laquelle cette agriculture productiviste est enracinée. Tout d'abord, les exploitations sont très endettées puisqu'elles ont emprunté pour s'agrandir et "se moderniser". Dans le cas danois cela s'est beaucoup fait par des emprunts hypotécaires, les banques étant ravies de garantir leur prêts sur une terre dont le prix augmente. Autre solution : pour acheter des terres et s'étendre, les exploitations agricoles ont trouvé des partenaires financiers (banques, fonds d'investissement) qui se sont associés dans l'entreprise agricole qui n'a plus rien de familiale. Parfois même ce sont les investisseurs qui ont monté l'exploitation agricole en s'appuyant sur un groupe d'agriculteurs. Cet appétit de terres des agents financiers vient du fait que l'augmentation du prix des terres en fait un placement financier qui rapporte. On aboutit donc à une bulle foncière que montre bien l'augmentation du prix sur le graphique ci-dessus : elle est due à la raréfaction des terres mais aussi au modèle de  la ferme-usine.

La bulle, le réel et  la terre.
Ce renchérissement artificiel des terres a entrainé un problème pour les exploitations : comment produire assez pour compenser une telle valeur du foncier? C'est-à-dire comment produire assez en valeur pour suivre le prix du remboursement du crédit ou le taux d'intérêt exigé par les financiers qui tiennent l'exploitation? Cette équation quasi impossible est encore aggravée en 2007-8 par la hausse du prix sur le marché mondial des céréales et protéagineux dont les fermes usines dépendent pour nourrir les bêtes. Des intérêt énormes, des coûts de production qui explosent et un  prix du porc qui évolue plutôt à la baisse et ce sont les marges agricoles qui disparaissent entrainant les exploitations dans la faillite. Cette disparition d'un grand nombre d'exploitations ou encore le retrait de tous les financiers qui voient que le foncier n'est plus un placement sûr ont conduit à un effondrement du foncier agricole aussi rapide. Malgré cela, il y a eu très peu de libération de terres pour un renouveau agricole car soit les exploitations agricoles essayent de conserver au maximum le foncier qui reste leur unique capitale, soit les terres ont été hypotéquées lors des prêts et se retrouvent aux mains des banques. De toutes façons, cette agriculture hors-sol sous batiment ne libère pas de terres mais laisse seulment des friches industrielles, c'est-à-dire des bâtiments d'exploitation abandonnés.

L'exemple danois montre la pire voie à suivre pour un pays qui voit ses terres se raréfier : l'industrialisation de l'agriculture dans des fermes usines ou du hors-sol accompagnée inévitablement d'une dépendance au secteur financier. On veut produire plus sur peu d'espace en hors-sol ce qui implique de s'agrandir et de "se moderniser" à grand frais c'est-à-dire à crédit ou en s'associant avec des financiers qui ne voient dans ces entreprises agricoles que des placements comme les autres. Cela accroit encore artificiellement le prix des terres et les productions agricoles ne peuvent créer une richesse suffisante par rapport aux intérêts demandés par les investisseurs. Quand ceux-ci se retirent, les entreprises agricoles font faillite, la bulle foncière s'effondre et les friches industrielles ne libérent pas les terres que l'agriculture industrielle avait prises.
Ce cauchemar agricole danois montre bien la voie à ne pas suivre, même si les terres manquent. Alors que peut-on faire pour qu'elles ne manquent pas ou quelle agriculture faire si elles manquent. Deux questions en suspens.

Un complément sur l'élevage porcin danois.

La ville grignote la campagne : une réalité plus complexe

L'artificialisation des sols dévore en effet un département tous les 7 ans voire tous les 5 à 6 ans selon les chiffres 2016 de la safer. Cela est lié à l'urbanisation : les villes ou plutôt les aires urbaines augmentent en France. Ce que l'on appelle aire urbaine c'est l'ensemble composé d'une ville centre, de ses banlieues qui la touchent et de la couronne périurbaine qui l'entoure. Cette couronne est un espace rural mais habité par des gens qui vont travailler en ville.
Ces aires urbaines augmentent à la fois en population et en superficie. En cliquant sur la deuxième image et en l'agrandissant vous voyez l'évolution de l'aire urbaine de Bordeaux de 1973 à 2004. Qu'observe-t-on?
La population a été multipliée par 1,25, la surface de l'aire urbaine par presque 3. Conclusion : la ville s'agrandit plus de deux fois plus vite en surface qu'en population. Le problème de l'artificialisation des sols n'est donc pas un problème de croissance de la population qui ferait que plus la population augmente, plus la ville s'étend et heureusement car ce problème serait plus compliqué à régler.
Si l'artificialisation des sols augmente, ce n'est pas dû à la croissance des aires urbaines en population mais à son étalement. La ville se répand sur la campagne environnante en perdant au fur et à mesure en densité. C'est ce que montre l'exemple bordelais : l'aire urbaine de Bordeaux a vu sa population augmenter un peu, sa surface tripler mais en même temps sa densité a été divisée par deux passant de presque 50 habitants par kilomètre carré en 1973 à 22 en 2004. 
C'est cette dilution de la ville sur l'espace rural environnant qui créé cette artificialisation des sols. Ces nouveaux espaces sont en effet très peu denses en population et en activité. En proche périphérie ce sont d'abord les centres commerciaux avec leurs parkings, sachant qu'une zone commerciale contient environ 1/3 de magasin, 2/3 de parkings et accès en terme de sa surface. A côté il y a les grands ensembles, les cités, cet habitat qui contrairement à ce que l'on pense n'est pas dense, en tout cas moins qu'un centre ville. En effet, les habitants sont concentrés, entassés dans les immeubles mais ces immeubles sont très souvent dispersés au milieu d'espaces vides et inutiles que sont les pelouses ou esplanades. Paradoxe formidable de trop plein au milieu du vide. Entre les grands ensembles et les centres commerciaux, les voies rapides d'accès au centre-ville sont surdimensionnées : elles servent à laisser passer matin et soir le flot des périurbains qui viennent travailler en ville en voitures individuelles mais sont inutiles tout le reste de la journée et de la nuit. 
Dans la zone périurbaine, ce sont les lotissements pavillonaires qui dévorent l'espace avec cette règle d'urbanisme catastrophique pour nos campagnes : un pavillon posé au milieu d'un terrain car on doit pouvoir faire le tour du propriétaire au sens littéral comme le montre la 3e photo. Cette forme d'urbanisme gaspille de l'espace car elle prend un espace agricole donc nourricier pour en faire un espace vide et utilisé seulement le week-end et surtout à la belle saison. De plus le gaspillage est encore plus fort quand on sait que bien souvent ces lotissements sont les nouveaux quartiers de villages dont les maisons centrales sont vides. Entre ces pavillons, des ruelles menant à des rues, des routes et le tout connecté par des ronds-points, cette spécificité française qui utilise 3 à 4 fois plus d'espace qu'un simple carrefour sans réelle avantage pour la circulation. La  France compte en effet près de 30 000 ronds-points soit la moitié des ronds-points au monde. 500 nouveaux ronds-points sont d'ailleurs inaugurés chaque année au point que notre campagne doit maintenant trouver sa place dans les interstices de ces ronds-points (voir photo 4).
Enfin de nombreux projets tels que les GPII, grands projets inutiles imposés, dévorent les espaces agricoles en périphérie des grandes villes comme les sinistres projets que sont l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le center parc de Roybon en Isère, ou le projet Europa-City en Île de France qui veut recouvrir de béton les meilleures terres agricoles de France dans la région qui en manque le plus cruellement.

Contre l'artificialisation des sols il faut donc, au contraire du mouvement actuel, redensifier la ville en recréant  dans les villes et les centres urbains, des quartiers qui concentrent habitation et activité dans des espaces paysagés voire cultivés eux-aussi comme le font de nombreux écoquartiers urbains. En redensifiant la ville, cela permet de freiner voire stopper l'artificialisation des terres agricoles environnantes qui pourront alors nourrir ces villes au lieu d'être le déversoir de populations qui viennent seulement y dormir. On pourrait ainsi garder à ces deux espaces leurs fonctions complémentaires (concentrer/nourrir) et  les faire fonctionner ensemble dans une continuité d'espace qui ne soit pas un déversement de béton de l'une sur l'autre comme le proposait une réflexion précédente sur la citérritoire comme lieu de vie et de production.

Les solutions passent par un changement de regard

On considère trop souvent dans notre société urbaine et industrielle que ce qui n'est ni ville, ni usine, ni centre commercial est un espace vide. Cette vision fausse a des conséquences concrètes : que la ville s'étende sur la campagne est considéré comme normal alors que les quelques initiatives qui remettent de l'agriculture en ville sont considérées comme les lubies étranges d'hurluberlus bizarres.

Il faut donc changer ce regard ancien hérité de la révolution industrielle et considéré non plus deux espaces, villes et campagnes, c'est-à-dire dans les esprits, espace humanisé et vide, car sinon il est normal que le plein se déverse sur le vide.
On doit considérer au contraire 3 espaces différents avec 3 fonctions différentes : espace agricole, espace urbanisé et espace naturel. Le premier produit de la nourriture mais aussi de nombreux services écosystémiques dans le cadre d'une agriculture douce : eau, bois, énergie, air, loisirs, biodiversité... Le deuxième doit regrouper habitat et activités de la manière la plus efficace qui n'est pas forcément la plus dense en bâti comme le montre les écoquartiers. Le troisième est l'espace naturel, espace de conservation naturelle et espace récréatif ou touristique mais qui garantit aussi de nombreux services écosystémiques. Ces trois espaces doivent avoir une même valeur pour la société et on ne doit pas considérer que les espaces agricoles et naturels ne sont que des réservoirs de terres pour l'espace urbanisé qui doit forcément s'accroitre.

Rappelons qu'aujourd'hui la population française n'augmente quasiment plus et qu'il n'y a donc aucune raison que de nouveaux espaces soient urbanisés ou artificialisés. Ce ne sont que des choix de modes  de vie et d'urbanisation qui créént l'étalement des villes. On peut donc faire d'autres choix. 
Si l'on considère les 3 espaces fonctionnels que l'on vient de citer : nourrir, concentrer, conserver, et non plus la ville pleine qui se déverse sur la campagne considérée comme vide, l'étalement urbain et l'artificialisation des sols deviennent problématiques. Etaler la ville sur ses environs c'est à la fois prendre sur les deux autres espaces qui ne peuvent plus remplir correctement leurs fonctions nourricières et de conservation naturelle mais aussi tous les services écosystémiques qui nous assurent survie et bien-être. Etaler la ville c'est aussi lui faire perdre sa propre fonction : elle doit concentrer population, activités et services pour vivre en un seul endroit mais est-ce encore le cas de nos villes aux banlieues infinies  quand une heure de transport sépare chaque activité?
On pourrait donc considérer que l'on fixe l'espace accordé à chaque fonction au niveau des communes ou mieux des communautés de communes ou même des cittéritoires à créer. Tant de zone naturelle, tant de zone artificialisée et tant de zone agricole. C'est ce que font en principe en France les plans locaux d'urbanisme au niveau communal mais la réalité est toute autre. Les communes accueillent à bras ouverts lotissements et ZAC pour toucher taxes foncières et professionnelles en transformant les terres agricoles en terrains constructibles par un simple coût de baguette magique. Là encore on retrouve cette absence de considération pour l'espace agricole par les communes même rurales.
Si l'on considère les fonctions des 3 espaces, ils deviennent tous les 3 aussi importants. La campagne n'est plus seulement comme un réservoir d'espace pour un étalement urbain inutile et néfaste même pour la ville. Il devient impératif de conserver les espaces agricoles en repensant la ville, plus dense et par ilot, au lieu de ces tâches d'huile périurbaines qui diluent la ville la rendant inefficace.

Protéger les terres agricoles de l'artificialisation est donc devenu le principal enjeu de notre territoire pour garantir notre alimentation, permettre une agriculture mais aussi une préservation des paysages. Or il existe des outils pour cela.

Les SAFER, un levier à parfaire.

Les SAFER, sociétés d'aménagement foncier et d'établissement rural, ont été créées en France en 1960. Les 26 SAFER régionales sont des sociétés anonymes (par actions) contrôlées par les ministères de l'Agriculture et des Finances.  Elles doivent réguler le marché foncier pour éviter l'augmentation des prix mais aussi agir sur les terres agricoles pour maintenir l'agriculture, installer de jeunes agriculteurs, réorganiser le parcellaire en conciliant agriculture et préservation des espaces naturels. Pour réaliser toutes ces missions, les SAFER achètent des terres et les revendent : la SAFER locale achète quelques petits lopins ici qu'elle réunit pour former une exploitation qu'elle revend à un agriculteur pour qu'il s'installe ou pour qu'il agrandisse son exploitation sans prendre sur l'espace naturel. Tout ce travail est permis par le fait qu'elles doivent obligatoirement être informées par les notaires de toutes les transactions de terres agricoles. La SAFER locale décide alors d'acheter le bien en vente s'il y a un intérêt par rapport à ces missions de protection de l'agriculture. Elle l'achète sur ses fonds propres car les SAFER autofinancent leurs actions et doivent l'avoir revendu dans les 5 ans. Ces achats se font à l'amiable le plus souvent mais sinon les SAFER ont un droit de préemption : elles sont prioritaires sur l'acheteur de la transaction en cours au prix que l'acheteur et le vendeur ont négocié dans le compromis de vente. La SAFER peut préempter à un prix moindre que l'offre du compromis si elle considère que le bien est surévalué mais alors le vendeur peut refuser la vente et garder son bien. La préemption concerne toutefois moins de 10% des achats des SAFER.
Les SAFER ont dans l'ensemble rempli leur rôle de régulation des prix du foncier agricole beaucoup plus bas en France qu'ailleurs comme nous l'avons vu. Elles sont toutefois critiqués sur d'autres aspects. Comme dans tout ce qui touche à l'agriculture en France, le syndicat majoritaire FNSEA et son satellite des JA y sont trop présents et orientent l'action des SAFER non pas vers l'installation de jeunes agriculteurs, le maintien d'une agriculture nourricière et durable, mais vers l'agrandissement des exploitations et la concentration des terres comme dans le contre-modèle danois. En effet, la SAFER revend les biens acquis ou constitués sur appel d'offre et choisit l'acheteur : elle choisit ainsi la personne entrainant les risques de copinage mais aussi le type d'exploitation ce qui lui donne un poids important sur le modèle agricole d'une région.
Une autre critique possible est que les SAFER peuvent de plus en plus être contournées par des montages  financiers. Jusqu'il y a peu, la SAFER n'était alertée que des ventes de terres. Pour éviter l'action de la SAFER, il suffisait que l'acheteur créé une SCI, société civile immobilière, avec le ou les vendeurs. La terre agricole appartient à la SCI qui est découpée en parts et l'acheteur peut alors acheter jusqu'à 99% des parts de la SCI et donc posséder la terre sans que cela soit considéré comme une transaction foncière et que la SAFER soit alertée ou puisse intervenir. C'est ce type de montage assez simple qui a permis de faire passer des terres agricoles aux mains d'un industriel dans le cas de la ferme des 1000 vaches ou l'achat de 1700 ha de terres agricoles dans l'Indre par une société chinoise en 2016.
Pour rendre aux SAFER leur capacité de contrôle du marché et leur capacité d'agir, il est urgent de légiférer pour qu'elles puissent contrôler les transferts de parts de SCI foncières agricoles dès qu'elles atteignent 50% voire moins. Parallèlement il faut aussi ouvrir les CA des SAFER pour que les collectivités locales, les associations environnementales, les amap soient présentes et puissent définir par ce biais la politique agricole de leur territoire.

Terre de liens, faire de la terre agricole un bien commun.

D'autres acteurs participent aussi à ce maintien des terres agricoles comme la formidable association Terre de Liens. Son principe : faire pousser des fermes, selon son slogan. Concrètement elle propose aux citoyens de placer leur épargne et achète avec ce capital des terres agricoles qu'elle loue ensuite à un agriculteur. Elle peut aussi recevoir des dons ou legs de terres ou d'exploitations agricoles qu'elle loue ensuite de la même façon. Cela permet à la fois d'éviter la disparition de terres agricoles et d'installer des paysans qui n'ont pas les moyens d'acheter des terres.
La terre est louée dans le cadre d'un bail rural environnemental, qui permet à l’agriculteur de jouir des terres sans limitation de durée, à condition de libérer la ferme lorsqu’il mettra fin à son activité agricole ou en cas de non-respect des clauses du bail. Ainsi le paysan peut installer son activité dans la durée comme s'il possédait la terre. Le bail garantit que la terre restera d'usage agricole puisque le paysan ne peut la vendre ni l'utiliser pour un autre usage puisqu'il en a la jouissance mais pas la propriété qui reste collective à travers l'association, les épargnants... La terre agricole devient alors un bien  commun entre le paysan qui l'utilise et en vit, et l'association et ses membres.
Retrouver cette notion de la terre agricole comme un bien commun est sans doute l'apport le plus fondamental d cette association mais c'est loin d'être le seul. En effet, si la terre est un bien commun, elle doit servir à la communauté et c'est ce que permettent les conditions du bail qui orientent le type d'agriculture que doit pratiquer le paysan sur une terre Terre de Liens :
- une agriculture bio ou biodynamique, vivifiant les sols et rééquilibrant les écosystèmes
- une production alimentaire et s’inscrivant dans l’économie solidaire
- des fermes paysannes, à taille humaine, favorisant l’emploi, économiquement viables et transmissibles
- une commercialisation locale qui privilégie les circuits courts
-  des cultures adaptées au terroir local et respectueuses des saisons
- une diversité des productions et de la polyculture lorsque c’est possible
Bref que des valeurs magnifiques pour un véritable projet agricole, humain, environnemental... celui que défend aussi notre amap. D'ailleurs, nos maraîchers sont installés en partie sur des terres Terre de Liens.

Terre de Liens a ainsi créé 139 fermes où travaillent 376 actifs et a sauvé 3300 hectares de terres agricoles en France dont 1100 sont exploités maintenant sous label AB, et tout cela en seulement 14 ans et grâce à la mobilisation citoyenne. Pour voir tous ces résultats, cliquez sur la 2e image. 
Ensuite n'hésitez pas à aller voir leur site en cliquant sur l'image et à devenir adhérents, épargnants ou donateurs.

Préserver les terres agricoles par la loi

Si l'on va au bout du changement de regard évoqué plus haut, que l'on ne considère plus la terre agricole comme le déversoir de la ville mais comme l'espace nourricier de notre société, il devient évident de préserver ce bien commun qu'est la terre agricole par la loi. 
C'est ce qui est fait pour les espaces naturels. Tout aménagement ou projet d'envergure doit être précédé d'une étude d'impact qui évalue les dommages à l'environnement. En fonction de cette étude le projet est autorisé ou non et des compensations doivent être trouvées par le maître d'ouvrage pour "éviter, réduire, compenser" (selon le principe en vigueur) les impacts négatifs à l'environnement. Même si ce principe de compensation est souvent déficient, pourquoi ne pas mettre en place un même système pour les terres agricoles? Si un aménagement touche un espace agricole, il doit y avoir obligation d'éviter, réduire ou compenser les dommages faits à l'agriculture locale et aux terres agricoles. Aujourd'hui c'est l'inverse qui se passe puisque même la compensation pour les espaces naturels se fait au détriment des espaces agricoles. Les espaces "rendus" à la nature sont pris sur des terres agricoles. Par exemple la compensation pour le funeste et inutile projet de Notre-Dame des Landes exigerait de trouver 2600ha de terres agricoles à transformer en zones naturelles de compensation. 

Il existe une autre solution qui est le zonage agricole mis en place au Québec depuis 1978. Devant l'artificialisation rapide des seules zones arables du pays dans la vallée du Saint-Laurent, le gouvernement a délimité des zones réservées durablement à l'agriculture. Dans ces zones, une commission locale et indépendante est la seule habilitée à autoriser à prendre une terre agricole pour la changer de destination. Simple comme solution : pour ne pas que les terres agricoles disparaissent, on interdit de les utiliser à autre chose. Simple mais efficace : en 37 ans, les terres agricoles québecoises n'ont quasiment pas diminué sans que cela nuise au développement économique du Québec. Comme quoi empêcher un développement anarchique et souvent inutile de l'urbanisation ne nous ramène pas à la bougie comme le prétendent souvent les porteurs de GPII tels que NDDL ou Europacity.
D'ailleurs l'exemple québecois d'un zonage par la loi des terres agricoles existe dans un autre pays qui pourrait servir de modèle à la France, et ce pays c'est... la France, mais pas partout. En effet, depuis 2012, dans les collectivités d'Outre-Mer où l'espace agricole est très restreint et concurrencé par les autres activités et l'artificialisation rapide, l'Etat a délimité des zones agricoles selon le principe québecois. L'efficacité de cette mesure a été rapide et contente tous les acteurs locaux : municipalités, environnementalistes et agriculteurs.

Cet exemple national devrait normalement inciter l'état français à généraliser cette mesure à l'ensemble du territoire mais c'est sans compter sur le lobby des ponts-et-chaussées, des aménageurs et des entreprises de BTP comme Bouygues ou Vinci, ces entreprises toujours soutenues contre tout par nos politiques et qui en échange le leur rendent bien. Considérées comme des fleurons industriels français, ces bétonneurs luttent contre tout ce qui pourrait aller à l'encontre de leur monde idéal de ronds-points, de centres commerciaux et de parkings infinis.

Les solutions existent donc pour remédier à ce mal qui met en péril notre agriculture, notre alimentation et donc notre autonomie : la disparition des terres agricoles. Sa cause principale n'est pas l'augmentation de la population urbaine mais simplement l'étalement du goudron et du béton sur les campagnes périurbaines à coup de 4 voies, ronds-points, parkings, centres-commerciaux et lotissements qui gaspillent l'espace et détruisent en même temps ville et campagne. Le remède n'est surtout pas l'agriculture hors-sol comme le montre l'échec danois mais un changement de regard : ne plus considérer la campagne comme un réservoir d'espace pour le béton qui déborde des villes. Il faut au contraire considérer qu'il existe trois espaces (ville, campagne, espace naturel) aux fonctionnalités différentes (concentrer, nourrir, préserver) mais complémentaires et aussi importants les uns que les autres. Il est donc nécessaire de préserver les terres agricoles comme les espaces naturels de l'étalement urbain et de l'artificialisation des sols. Cette protection peut se faire par la loi dans des zonages agricoles à étendre à l'ensemble du territoire français, par une rénovation des SAFER et par l'engagement des citoyens, par exemple dans l'association Terre de Liens qui veut faire de la terre agricole un bien commun, ce qu'elle est.

Juin 2017

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