Champs de bataille 2 : la ferme des 1000 vaches, une usine à bouse

La ferme des 1OOO vaches, c'est quoi?

Parmi les champs de bataille où se rencontrent agriculture, alimentation et environnement, il existe 8500m² dans la Somme sur les communes de Buigny-Saint-Maclou et Drucat-Le-Plessiel, près d'Abbeville, qui concentrent toutes les attentions : la ferme des 1000 vaches. Ce projet d'agriculture industrielle n'est pas le seul exemple en France : il y a aussi par exemple "la maternité porcine Ker Anna de Trébrivan" en Bretagne c'est-à-dire une stabulation de 1000 truies produisant 23000 porcelets annuels. Plus couramment on trouve aussi de nombreuses batteries où plusieurs milliers de volailles s'entassent en ayant chacune seulement la surface d'une feuille A4 comme espace de vie.
Toutefois la ferme des 1000 vaches a une particularité : elle concentre toutes les dérives de l'agriculture industrielle.

Une véritable exploitation, mais pas du tout agricole.


Ni une ferme ni un élevage.
L'expression Ferme des 1000 vaches est doublement trompeuse. L'idée de départ est de concentrer 1000 vaches allaitantes dans 8500m² de hangar au sol bétonné, ce qui laisse à chaque vache la surface d'une demi place de parking comme unique lieu de vie. Pas de prairie, ni aucun parcours extérieur. Cela n'a donc rien d'une ferme puisque une ferme élève des vaches à l'extérieur, l'étable n'étant qu'un lieu temporaire de repli ou de traite. De plus, une ferme est un lieu d'élevage, c'est-à-dire que l'on fait attention au bien-être animal alors que dans le cas présent, le principe même du projet est contraire au bien-être animal puisque l'animal vit dans des conditions opposées à son mode de vie normal.
Un chiffre confus mais effrayant.
Le chiffre est aussi trompeur.  Devant la mobilisation l'autorisation n'a été accordée "que" pour 500 vaches mais la ferme n'est rentable qu'à partir de 850 vaches selon ses promoteurs. Il va donc sans dire que ces 500 premières sont qu'une étape vers les mille... A condition que le mode d'élevage des animaux ne mette pas en péril leur survie. 150 vaches ont été installées dans la nuit du 12 au 13 septembre et trois semaines après, les 4 et 5 octobre deux cadavres de vaches étaient entassés derrière le hangar comme l'ont montré des photographies aériennes faites par l'association Novissen et rendues publiques dans un article de Reporterre. Ces décès de vaches ne sont pas expliqués ni même reconnus par les dirigeants de l'exploitation.
Une concentration animale délétaire pour la santé animale et humaine.
Sans que cela soit la cause de ces deux premiers décès, il est clair qu'une telle concentration animale pose des problèmes de santé animale et humaine. La concentration des animaux entraine des blessures et des infections plus nombreuses car la propagation des bactéries est très rapide d'un animal à l'autre. Leur exploitation intensive les affaiblit et les rend fragiles. Pour contrer ces risques, les exploitants ont recours aux antibiotiques. Pour les humains, "les antibiotiques, c'est pas automatique" mais pour le bétail en production intensive, si. On ne donne pas des antibiotiques en curatif quand une bête est malade mais en préventif, en mélange à l'alimentation le plus souvent. Un article de UFC-Que choisir révèle que 63% des antibiotiques utilisés en France sont destinés à ces traitements préventifs dans l'élevage. La conséquence principale est que cela entraîne des antibiorésistances, c'est-à-dire des bactéries qui résistent aux  antibiotiques. Ces bactéries sont présentes sur 61% des viandes analysées et entraînent 25000 morts annuels en Europe car nous ne sommes plus capables de lutter contre.

Cette ferme des 1000 vaches n'est donc pas une ferme : c'est un lieu de concentration et d'exploitation de bêtes au mépris du bien-être animal et de la santé humaine. La question qui s'impose alors est de savoir à quoi va servir cette exploitation.​

Une exploitation laitière?

Une production intensive
Normalement une ferme élevant des vaches allaitantes a deux productions : du lait, c'est le but, et des veaux puisqu'il est nécessaire que les vaches aient des veaux pour produire du lait. Pour la ferme des 1000 vaches, la production attendue pour la ferme à pleine occupation est de 8 millions de litres de lait annuels. Cette production est plus intensive que pour la moyenne des fermes françaises qui, pour 1000 vaches, serait de 6 millions de litres par an.
Cette production massive s'explique par le mode de vie et de nourriture des vaches. Une vache normale mange de l'herbe en se déplaçant dans un  pré (il est parfois nécessaire de rappeler les fondamentaux). De nombreux agriculteurs complètent avec des céréales ou des protéagineux comme le soja. A la ferme des 1000 vaches, pas de déplacements qui gaspillent de l'énergie et un régime alimentaire boosté, sans herbe fraîche broutée et composé de 40 kg quotidiens de foin, de tourteaux de soja et d'ensilage de maïs pour chaque vache. La vache peut ainsi faire plus de lait en ayant économisé son énergie et en ayant consommé plus de protéine.
Une production douteuse.
Reste un problème : on fait quoi de ce lait et de ces veaux? Normalement on le boit et on les mange (c'est encore le rôle de l'agriculture, non?). C'est là que les problèmes arrivent. La concentration des bêtes impose des traitements médicamenteux abondants (il n'y a pas que les antibiotiques, mais aussi les antiparasitaires par exemple). De même, une grande partie de l'alimentation des bêtes, principalement le soja, arrive directement d'Amérique du sud : c'est du soja OGM résistant au roundup et donc copieusement arrosé avec celui-ci. Le lait de la ferme des 1000 vaches est donc avant tout un superbe cocktail : pesticides, ogm et médicaments, un  cocktail avec lequel on trinque en se souhaitant "santé" sans que ce soit une simple politesse.
Une production en trop.
Enfin cette production laitière intensive est étonnante car la France et l'Europe n'ont plus besoin de lait supplémentaire. En effet depuis 1984, existent des quotas laitiers qui avaient pour fonction d'éviter la surproduction : on limite la production en fonction de la demande pour éviter une chute des cours et la ruine des élevages. Ces quotas ont déjà été relevés au cours des années 2000 ce qui a entraîné la crise laitière de 2009 au cours de laquelle le prix du lait s'est effondré. Ces quotas laitiers seront supprimés en avril 2015 et c'est ce qui permet à la ferme des 1000 vaches d'exister. A partir de là, on peut produire le lait qu'on veut à condition de justifier cette quantité par des contrats d'achat : en gros, je peux produire ce qui m'a déjà été acheté par contrat. Cette logique favorise les gros producteurs et tirent les prix à la baisse : c'est la porte d'entrée rêvée pour la ferme des 1000 vaches qui pourra vendre son lait à 27 centimes le litre alors qu'un éleveur classique a le couteau sous la gorge à 35 centimes. Ce coût moindre s'explique par l'absence de prix de collecte, l'absence de terres et la faiblesse de la main d'oeuvre.
Une production qui détruit l'élevage.
La ferme des 1000 vaches ne va donc pas produire du lait en plus mais du lait à la place d'autres agriculteurs. Son prix très bas va écraser les élevages traditionnels qui ne peuvent s'abaisser à un tel niveau de prix et ne veulent pas descendre à un tel niveau de qualité. De plus cette pratique de contrat d'achat va couper des débouchés aux éleveurs. Ainsi la ferme des 1000 vaches avait passé un contrat d'achat avec Senagral une filiale de Senoble (producteur industriel de désserts lactés) mais Senoble a fait depuis marche arrière en raison de la mobilisation. Le projet menace donc les éleveurs laitiers qui risquent de devoir cesser leur activité. Or les emplois créés par les 1000 vaches, 18 salariés, sont loin de compenser ces pertes. En élevage classique, il faut 2.1 personnes pour 50 vaches, soit 42 pour 1000 c'est-à-dire plus du double que dans la ferme des 1000 vaches.
Une autre catégorie d'agriculteurs pourrait être touchée : les agriculteurs des pays du sud. En effet, la fin des quotas et des exploitations comme les mille vaches vont entraîner une surproduction laitière et une chute des prix (c'est sûr puisque c'est le but) que l'UE ou la France ont l'habitude d'absorber par des exportations massives dans les pays du sud, voire même sous forme d'aides alimentaires, et qui ont comme conséquence première de déstabiliser voire d'écraser le marché local avec une concurrence que les producteurs locaux ne peuvent supporter. Enfin la ferme des 1000 vaches aura aussi une production de veaux très importante et cet apport de viande de veau sur le marché et les prix bas pratiqués entraineront aussi une chute des prix de la viande de veau et donc des difficultés pour les éleveurs traditionnels. 

​La ferme des 1000 vaches n'est donc pas une exploitation laitière en plus mais un nouveau modèle qui veut remplacer l'élevage traditionnel au détriment des éleveurs et de la santé.

Une usine à bouse

Quel est ce nouveau modèle, autrement dit c'est quoi la ferme des 1000 vaches?
Une usine à bouse.
Ce nouveau modèle d'agriculture industrielle n'est plus de l'agriculture. En effet, l'agriculture, c'est cultiver la terre pour nourrir les hommes (encore un fondamental qu'il est bon de ne pas oublier). A la ferme des 1000 vaches, personne ne cultive le sol, d'ailleurs il n'y a pas de terre, et les bêtes n'ont aucun contact avec la terre non plus, si ce n'est le sol bétonné du hangar. Cela s'explique par le but premier de cette entreprise industrielle : produire de la bouse et non nourrir les hommes. La ferme des 1000 vaches n'est pas seulement une agriculture de merde, c'est surtout une usine à bouse.
Une centrale électrique.
Le sol en béton recueille les excréments des bovins qui sont ensuite ramassés et placés dans le coeur de l'exploitation qui est le méthaniseur. Un méthaniseur est un appareil qui produit du méthane à partir de biomasse animale et végétale. Ces matières sont digérées par des bactéries qui produisent du méthane. Ce gaz combustible est ensuite transformé en électricité qui est revendu à EDF avec un tarif très préférentiel : deux fois le prix normal. En effet, la méthanisation  bénéficie de fortes subventions depuis le Grenelle de l'environnement, subventions qui sont prolongées par la récente loi de transition énergétique.
Un centre de collecte mais pas de traitement des déchets.
Il existe déjà des méthaniseurs en France pour utiliser les déjections produites par les animaux mais ils sont de petites tailles (0.2 mégawatt en moyenne) car plus grands ils posent problème : le processus de méthanisation ne se passe bien que si l'on a assez de déchets végétaux à mélanger avec les fumures animales. De nombreux agriculteurs ont donc renoncé, ne voulant pas cultiver ou acheter des végétaux pour valoriser les lisiers. Le projet de la ferme des 1000 vaches était au début un méthaniseur industriel de 1,4 mégawatt soit 7 fois plus grand mais l'autorisation a été rabaissée à 0,6. De toutes façons, ce méthaniseur industriel ne peut pas fonctionner avec les seuls excréments produits à la ferme. Il devait d'ailleurs, dans le projet initial, récolter des déchets agricoles, ménagers ou hospitaliers, voire des boues industrielles venant de toute la région. L'opposition de Novissen a permis de le limiter au niveau d'un méthaniseur agricole : il ne peut utiliser que les déchets de la ferme et des déchets végétaux récoltés dans un rayon de 5km maximum. 
Après la méthanisation, il reste dans le méthaniseur un digestat qui est un concentré d'azote et ce d'autant plus que d'autres déchets que les lisiers sont méthanisés dedans. La solution pour ce digestat est l'épandage. La ferme des 1000 vaches est donc en contrat avec des céréaliculteurs locaux pour épandre le digestat sur leurs terres. C'est de là que vient la limitation de la ferme à 500 vaches pour l'instant. La ferme est en contrat pour 1500 ha de surface d'épandage ce qui correspond au digestat généré par la méthanisation du lisier de 500 vaches. Pour que la ferme devienne pleinement celle des 1000 vaches, elle cherche à contracter de nouveaux contrats d'épandage pour atteindre les 3000 ha nécessaires pour épandre le digestat généré par la méthanisation des excréments de 1000 vaches.
Ce qu'est finalement la ferme des 1000 vaches.
On voit là la véritable nature de la ferme des 1000 vaches dont la taille n'est pas conditionnée par une quelconque dimension agricole mais seulement par la quantité de bouse générée pour produire de l'électricité subventionnée. La ferme des 1000 vaches n'est donc pas une ferme laitière mais une usine à bouse qui produit de l'électricité pour gagner des subventions. Le lait et la viande de veau ne sont plus les produits de cette ferme, ce sont les sous-produits de la bouse : pour vendre de l'électricité subventionnée, il faut de la bouse donc il faut des vaches laitières ce qui oblige à avoir du lait et des veaux. Dans une ferme normale, on produit des aliments et on essaye de gérer les excréments des animaux. Dans la ferme des 1000 vaches, on produit de la bouse et on essaye gérer les sous-produits que sont les aliments. Soit c'est de l'agriculture à l'envers, soit c'est une centrale électrique qui pisse le lait et vomit des déchets sur les champs.

Un projet qui ne sent pas très bon

C'est au sens figuré que cette usine à bouse sent le plus mauvais. En effet, le projet repose sur un mensonge : le projet de la ferme des 1000 vaches se présente comme un projet écologique.
Petits méthaniseurs et environnement.
Les lisiers et fumiers des élevages émettent des gaz à effets de serre lorsqu'ils sont simplement épandus. A la base, les petits méthaniseurs étaient présentés comme une solution possible pour utiliser ces gaz à effet de serre (GES) en les transformant en électricité issue d'une ressource renouvelable et  le digestat était utilisé comme engrais (puisque riche en azote) non chimique. Si l'on reste à l'échelle d'une petite ferme qui fait de l'élevage et des céréales (pour avoir des pailles à ajouter aux excréments), un petit méthaniseur peut s'avérer positif et c'est pour cela que EDF rachète plus cher l'électricité produite.
Le mensonge originel  : Big is beautiful.
C'est là que le mensonge des 1000 vaches apparaît : Michel Ramery, le promoteur du projet, s'appuie sur cette solution acceptable à petite échelle et la fait à échelle industrielle. L'idée défendue par Michel Ramery est : si c'est acceptable avec 50 vaches, ce sera encore mieux avec 20 fois plus de vaches. Cette vision simpliste du "big is beautiful" oublie dans le cas présent qu'en changeant de taille, la valeur écologique du projet s'inverse totalement. 
Transports et émission de GES.
Il n'y a pas de terre pour nourrir le bétail donc il faut faire venir, principalement d'Amérique du sud, des quantités énormes d'aliments cultivés là-bas à grands renforts de chimie, de carburant pour les engins et d'OGM. Si l'on ne considère que les 1000 vaches allaitantes sans les veaux ni les génisses qui seront aussi nombreux, il faut 40 tonnes de nourriture par jour, le tout arrivant par camion. Il faudrait donc plus de 560 camions pour apporter la nourriture des 1000 vaches pour une année. De même les 8 millions de litres de lait produits nécessiteront au mieux un très grande citerne alimentaire par jour soit 365 camions supplémentaires (21000l/j soit une citerne de 25000l). Au total tous ces camions représentent une file ininterrompue de camions d'environ 10 km sans compter les camions chargés d'apporter des déchets au méthaniseur. Ainsi la facture en GES est énorme que ce soit pour cultiver la nourriture des bêtes, la transporter, transporter le lait et les déchets apportés et dépasse  vraisemblablement les économies  dues au méthaniseur.
Un digestat polluant.
De même, le digestat pose problème. Comme la méthanisation n'utilisera pas que les déchets de la ferme, il sera très concentré en azote et contiendra de nombreux déchets chimiques puisqu'il est prévu de l'alimenter même avec des déchets ménagers ou des boues industrielles. La méthanisation ne dégrade pas ces déchets chimiques qui vont se retrouver épandus sur les champs. Bref quel magnifique engrais!
Enfin ce digestat épandu risque de s'infiltrer avec les pluies dans les nappes phréatiques très affleurantes localement et de les polluer, ainsi que les rivières et la baie de Somme toute proche où elles se jettent. Le résultat est connu : des rivières chargées en nitrates, résidus médicamenteux de l'élevage et résidus chimiques des déchets industriels méthanisés, avec en baie de Somme et dans le parc naturel du Mercanter voisin des marées d'algues vertes.
Un projet qui pue.
Le projet n'a donc rien d'écologique, n'a pas d'intérêt agricole et repose sur un mensonge. La question se pose alors : comment a-t-il pu être autorisé? C'est là que l'on commence à rentrer dans les montages compliqués, les luttes d'influence et les conflits d'intérêts qui caractérisent ces très grands et très chers projets comme on avait pu le constater pour ​Sivens. L'instigateur du projet est Michel Ramery un entrepreneur du BTP assez puissant dans la région pour raffler les marchés publics même contre les géants que sont Vinci et  Bouygues (depuis 2007, 722 marchés publics pour lui contre 214 et 74 pour les deux autres). Dans un monde parfait, cela montrerait simplement qu'il est meilleur que d'autres; dans le nôtre, qu'il est plus influent localement. 
Michel Ramery a monté son projet en plusieurs phases qu'il contrôle toutes. En 2009, il s'associe avec des agriculteurs locaux pour constituer le cheptel et associer leurs quotas laitiers dans une société civile laitière Lait Pis Carde (ce seul jeu de mots le condamne définitivement). Il crée et gère aussi la société civile d'exploitation agricole Côte de la justice qui gère la ferme des 1000 vaches. C'est le groupe de BTP Ramery qui construit la ferme et le méthaniseur. Celui-ci est géré par Ramery Environnement, une filiale du groupe de BTP qui a obtenu  en 2010 le contrat de collecte et traitement des déchets de toute l'agglomération lilloise, de quoi compléter la bouse des 1000 vaches et faire un digestat à épandre sur les champs. Enfin petite cerise sur ce gateau de bouse :  le maire de Buigny-Saint-Maclou qui accueille la ferme des 1000 vaches est aussi  l'architecte de la ferme. Rien d'illégal dans tout cela à première vue et pour l'instant mais rien de transparent non plus : des montages compliqués, du lobbying et du conflit d'intérêt.

Alors?

La ferme des 1000 vaches est donc le concentré de toutes les dérives de l'agriculture industrielle, c'est-à-dire de ne plus être de l'agriculture qui cultive le sol et élève des animaux pour nourrir les hommes. Là encore deux modèles s'opposent et vous pouvez choisir quel modèle vous voulez en signant la pétition de la confédération paysanne en cliquant sur l'image et en allant sur le site de l'association Novissen qui mène localement la lutte.

Décembre 2014

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