Champs de bataille 9 :  Le Covid, une crise entre deux mondes?

Depuis la fin 2019 le Covid touche le monde entier et bouleverse nos sociétés. Le monde connait une crise sans précédent mais qu'est-ce qu'une crise? Une crise ne nait jamais d'un événement unique. Une crise surgit quand un événement singulier rencontre les problèmes déjà existants d'une société. Alors la crise éclate. Une crise est donc un moment douloureux et dramatique mais qui permet aussi de révéler ces problèmes. Il y a alors deux réactions face à une crise. Reconstruire le monde d'avant avec ses problèmes et alors la crise n'aura servi à rien et n'aura été que douleur. L'autre possiblité est de corriger les problèmes qui ont causé la crise pour créer un monde d'après meilleur. Alors essayons de faire quelque chose du moment présent en regardant cette crise, ses causes, ce qu'elle révèle des pistes pour l'après et particulièrement dans les sujets qui nous occupent : environnement, alimentation, agriculture, société.

Le covid, le pangolin et le braconnier

Il a bon dos le pangolin! C'est entendu depuis le début de la crise : ce petit mammifère édenté couvert d'écailles, ignoré de tous avant, est le responsable d'une des plus grandes pandémies mondiales de l'histoire de l'humanité. Il a transmis à l'homme le covid devenant ainsi un des plus grands criminels de l'histoire. Si c'est le cas, on comprend Pierre Desproges qui déjà il y a une quarantaine d'années s'excusait auprès de cet animal dans une de ses formidables Chroniques de la Haine ordinaire.
Plus précisément, la pandémie de coronavirus est une zoonose, c'est-à-dire une maladie venant d'animaux et qui s'est diffusée à l'homme. Le développement d'une zoonose se fait selon le scénario présenté sur l'image. Un virus est présent chez une espèce animale  qui vit très bien avec, et est appelée espèce-réservoir. Le virus passe chez une autre espèce animale, souvent en mutant, qui sert d'étape avant le passage à l'homme : c'est l'espèce relais. L'homme rentre en contact avec cette espèce relais (le plus souvent pour la consommer ou pour du braconnage) et est contaminé. Le virus s'adapte, mute et cela permet la transmission entre humains. 
Pour l'instant, les scientifiques s'accordent sur le scénario de transmission suivant (Art. 1 et Art. 2) : l'espèce réservoir serait une variété de chauves-souris chinoises de la famille des Rhinolophes (image 3) et l'espèce relais serait le pangolin (image 2). Le passage de la chauve-souris au pangolin est pour l'instant mal connu. Le passage du pangolin à l'homme est lui simple : le pangolin est un animal protégé mais un des plus braconnés au monde que ce soit pour sa viande mais surtout car ses écailles sont utilisées dans la pharmacopée chinoise. En Chine il est au bord de la disparition et les chinois ont développé un trafic illégal en provenance d'Afrique. En 2017, ce sont 12 tonnes d'écailles qui ont été saisies en Chine. Ce chiffre révéle l'ampleur du trafic mais aussi de la catastrophe en terme de destruction  de l'espèce : ces écailles saisies représentent à elles seules 20 000 pangolins. 
Il est fort probable qu'aucun pangolin ne soit jamais venu de son plein gré et dans une intention criminelle au marché aux fruits de mer de Wuhan d'où est partie la pandémie. Là on trouve par contre en vente, nombre d'espèces protégées chez un commerçant appelé : "Gibier et animaux d’élevage pour les masses". Sa brochure propose 112 espèces vivantes d'animaux "Congelés et livrés à votre porte dès l’abattage" : rats, renards, crocodiles, louveteaux, salamandres géantes, serpents, porcs-épics... des animaux sauvages et le plus souvent braconnés car interdits. Ce commerce vendait aussi au vu et su de tous en 2019 de la civette, interdite à la vente car protégée mais aussi en tant qu'espèce-relais de la précédente pandémie de SRAS. Au menu aussi des pangolins braconnés en Afrique mais aussi quelques uns des derniers pangolins chinois que les fournisseurs braconniers sont allés capturer en forêt ramenant ainsi le covid à l'humanité. 
Ce n'est donc pas le pangolin qui a transmis le virus mais bien le braconnage et plus généralement la capture d'espèces sauvages. A l'inverse pangolin et chauve-souris peuvent être des alliés de l'humanité car ils possèdent certainement des moyens de lutte contre ce virus et d'autres puisqu'ils en sont des porteurs sains. Ainsi les chauves-souris sont des espèces réservoirs du covid, du sras et de la fièvre Ebola. Mieux étudier la résistance d'un être vivant résistant à tous ces virus si dangereux pour l'homme est peut-être une solution pour mieux lutter contre ces maladies. 
On voit donc que le déclenchement de la crise ne vient pas d'une nature dangereuse avec tous ces pathogènes mais d'une exploitation aveugle de cette nature par l'homme alors qu'elle pourrait être au contraire une source d'inspiration et d'enseignement pour lui. On retrouve dans cette crise 3 visions contradictoires du rapport homme nature : la peur d'une nature menaçante, l'exploitation de la nature par l'homme et une possible symbiose homme-nature, dans laquelle homme et nature se protègent l'un l'autre. Cette crise montre qu'il faut maintenant quitter les deux premières visions de peur et d'exploitation et qu'ainsi le respect de la nature par l'homme pourrait lui permettre de s'inspirer d'elle. 

Le covid, les zoonoses et le modèle agroalimentaire

Braconnage et commerce illégal de la nature sauvage sont donc les facteurs déclenchants, la cause immédiate, de la crise que nous vivons aujourd'hui, mais ils n'en sont pas les causes profondes. En effet une crise répond à la logique de la "goutte d'eau qui fait déborder le vase" : il y a eu des milliers de gouttes d'eau qui ont rempli le vase (ce sont les causes profondes) et la dernière en trop, la cause immédiate, le fait déborder. Alors essayons de comprendre les causes profondes qui ont permis la crise actuelle, c'est-à-dire les causes des zoonoses, ces maladies qui passent de l'animal à l'homme. 

Les zoonoses n'ont rien de nouveau. La plus connue, la peste noire de 1348 en était une : elle ravagea l'Asie, l'Afrique subsaharienne et l'Europe au point de tuer environ 25 millions d'européens en 5 ans soit plus de 30% de la population européenne. A sa source, le bacille Yersinia pestis qui infecte la puce du rat et est transmise par le rat noir. Pourquoi une telle pandémie à l'époque? Car le rat noir asiatique (devenu aujourd'hui notre rat) se diffuse à l'époque dans les cales des marchands de la première mondialisation en Méditerranée depuis le XIIIe s. Une belle zoonose donc, plus létale que jamais, qui s'appuie sur le développement des échanges et entraîne la plus grande mortalité jamais vue.

La nouveauté en terme de zoonoses n'est donc pas leur existence mais le fait qu'elles soient de plus en plus fréquentes. Dans les années 1970, une nouvelle maladie émergeait tous les 10 à 15 ans ; depuis les années 2000, c'est tous les 14 à 16 mois qu'une nouvelle maladie apparait. Sur ces nouvelles maladies, les 3/4 sont des zoonoses selon l'Organisation Mondiale de la Santé. Ces zoonoses ont dès le début des années 2000 engendré plusieurs épidémies :  le SRAS en 2003 qui a touché 29 pays, le Nipah, la fièvre d'Ebola qui fait des épidémies récurrentes en Afrique, les grippes aviaires dont la grippe H5N1 en 2004/2005, la grippe H1N1 en 2009... Ces épidémies ont été pensées comme des alertes par les organismes internationaux de la santé (OMS), de l'environnement (OIE), de l'alimentation et de l'agriculture (FAO). Pourquoi ces organismes de différents secteurs ensemble? Pour avoir une approche globale de ces zoonoses autour du concept One Health pour lequel santé humaine, santé animale et santé environnementale vont de pair. Pour prévenir les zoonoses qui peuvent toucher les hommes, il faut aussi travailler sur la santé animale que ce soit les animaux d'élevage ou la faune sauvage pour laquelle cela ne peut se faire qu'en travaillant sur l'environnement. Santé humaine, santé animale et santé de l'environnement sont liées. 

Les causes de la recrudescence des zoonoses sont bien résumées dans cette image issue du programme One Health: Commerce mal réglementé et illégal de la vie sauvage / Déforestation et autre changement d'affectation des terres / Agriculture intensive et élevage d'animaux / Changement climatique / Résistance aux agents antimicrobiens. Alors quels sont les liens entre ces 5 causes profondes et le système agroalimentaire?

Pour le commerce mal réglementé et illégal de la vie sauvage, nous avons déjà vu qu'il était la cause immédiate de la zoonose actuelle mettant en relation dans des conditions mauvaises des virus animaux avec l'homme. C'est le cas aussi de tous les autres facteurs : mettre en contact les hommes et des animaux porteurs de pathogènes, et cela se fait toujours dans un seul sens, l'entrée de l'homme dans des écosystèmes qu'il détruit ou déséquilibre.

La déforestation et autre changement d'affectation des terres est ainsi une cause essentielle de la recrudescence des zoonoses. En effet elle conduit toujours à détruire des écosystèmes naturels pour y installer  de l'agriculture, plus souvent encore que de la ville. Si la plupart des zoonoses partent des pays du sud, c'est car c'est là qu'on déforeste le plus des écosystèmes forestiers jusque là préservés, c'est-à-dire équilibrés. L'agriculture qui s'installe sur ces terres défrichées est toujours une monoculture intensive d'exportation : une seule culture exportée dans les pays du nord. Ces monocultures intensives installées sur des terres nouvelles sont fragiles car ce sont des monocultures et sont donc conduites avec beaucoup d'intrants chimiques, beaucoup de pesticides divers qui ont pour conséquence de dégrader ou de perturber les écosystèmes alentours. Or quand un écosystème est dégradé il se déséquilibre et des espèces porteuses de pathogènes ou des pathogènes eux-mêmes peuvent proliférer alors qu'ils étaient contenus dans l'écosystème équilibré. Par exemple, la déforestation pour implanter une plantation de type palmier à huile, café, hévéa, eucalyptus, c'est remplacer un écosystème forestier équilibré par une pseudoforêt, une monoculture d'arbres totalement déséquilibrée dans laquelle se côtoient quelques ouvriers agricoles et des animaux survivants qui essaient de se retrouver une place. Quel meilleur endroit pour une rencontre entre un pathogène d'origine animale et des hommes, souvent affaiblis par leurs conditions de travail et de vie? 

Les élevages intensifs sont aussi un intermédiaire fréquent et fonctionnent comme un accélérateur.  En effet, la concentration d'animaux d'une même espèce dans un même lieu est une aubaine pour un pathogène et principalement pour les virus. S'il y a contamination d'un animal d'élevage par un animal sauvage porteur extérieur, le virus passe alors d'animal en animal au sein de l'élevage, sans avoir à franchir de barrière interspécifique (qui sont problématiques pour les virus) et en mutant d'hôte en hôte entrainant une sélection de la mutation la plus aggressive. L'émergence du Nipah en 1998 en Malaisie vient d'élevages de porc installés à proximité de zones déforestées. La contamination de ces élevages par des déjections de chauve-souris a fait de ceux-ci le premier foyer de l'épidémie avec un virus aggressif et bien adapté au porc, si proche de l'homme (Télérama3668,p.31). L'apparition du H5N1 vient d'un élevage de poulets hongkongais en 1997. Le H1N1 trouve probablement son origine dans un élevage industriel porcin mexicain ou asiatique mais est tellement passé par des élevages que son génome montre qu'il vient se compose de gènes provenant de 4 virus différents : grippe porcine américaine et asiatique, grippe aviaire et grippe humaine. 

Ces élevages intensifs fonctionnent donc comme des incubateurs de virus mais ils privent aussi la santé humaine d'armes contre ces maladies. Ils sont en effet une cause essentielle de la résistance aux agents antimicrobiens que ce soit les antibiotiques ou certains antiviraux comme le Tamiflu utilisé contre les H1N1 et H5N1 dont certaines souches sont devenues résistantes. Dans le cas des antibiotiques c'est encore plus flagrant come le montrait un précédent article. Les élevages intensifs en utilisent beaucoup souvent en préventif et non en curatif. Ainsi les pathogènes deviennent résistants par mutation naturelle puis sélection des souches résistantes au sein des élevages. Comme le secteur pharmaceutique a réorienté depuis 30 ans son travail de recherche sur les maladies chroniques (plus lucratives) délaissant antibiotique et vaccin (plus nécessaires), on risque de se retrouver sans arme : plus un nouvel antibiotique découvert depuis 30 ans. De même, les recherches commencées en 2003 sur un vaccin contre le Sras ont été arrêtées par les labos alors qu'il aurait pu être une base pour un vaccin contre le Covd19 qui est de la même famille. 

Reste une dernière cause de déstabilisation des écosystèmes qui poussent au contact hommes et animaux vecteurs de pathogènes :  le changement climatique. Dans celui-ci, l'agriculture intensive et chimique et l'élevage intensif jouent un rôle central (Agriculture et changement climatique) mais comment agit-il sur les vecteurs de pathogènes? En tant que réchauffement global, il conduit tout d'abord à une remontée des espèces vers le nord (dans l'hémisphère nord et inversement au sud). Ainsi ces espèces trouvent de nouveaux écosystèmes où elles prolifèrent à l'écart des prédateurs qu'elles avaient dans leur écosystème d'origine. Ainsi les moustiques vecteurs du chikungunya commencent depuis 2010 à être présents dans certaines zones du sud de la France. Localement, le changement climatique peut aussi déteriorer ou transformer des écosystèmes conduisant à la sortie ou à la prolifération d'animaux vecteurs de pathogènes.

On voit donc que les 5 causes principales listées par le projet One Health sont liées à l'agriculture mais pas n'importe laquelle : les agricultures et élevages intensifs que certains pays du sud répandent sur des terres défrichées, des forêts et des écosystèmes détruits. Toutefois dans notre monde globalisé, ils ne sont pas les seuls responsables de ces destructions et des zoonoses qui en découlent, car ils font tout cela pour nous, pour notre système productif mais surtout alimentaire. En effet toutes ces monocultures sont à destination des pays du nord que ce soit pour leur industrie comme l'hévéa pour le caoutchouc ou l'eucalyptus pour le papier, leur alimentation comme café, cacao, thé, oranges, canne à sucre ou les agrocarburants comme le palmier à huile (encore plus présent dans vos voitures que dans les pots de Nutella) ou le soja qui sert aussi à nourrir nos élevages intensifs dans lesquels zoonoses et antibiorésistance se développent aussi. (Sur toutes ces productions et leur lien à la déforestation : Si on parlait vertement du Brésil). 

Notre système agroalimentaire reposant sur les cultures de plantation, l'agriculture intensive et chimique, l'élevage intensif et sur des échanges incessants à travers le monde est donc responsable des zoonoses et de leur diffusion en pandémie. Pour lutter contre les zoonoses il faudrait donc revoir ce modèle agroalimentaire sous peine de voir les pandémies se multiplier. Malheureusement le danger sanitaire est souvent sous-estimé par rapport aux intérêts économiques. Ainsi tous les gouvernements connaissent les risques de pandémies et leur lien au système agroalimentaire depuis le programme One Health au début des années 2000 et pourtant tous continuent dans ce modèle sans le remettre en cause. On retrouve ainsi ce déni que l'on rencontre face à tous les enjeux écologiques, puisque c'en est un : les pandémies sont la face sensible de la destruction des écosystèmes causée par notre système agroalimentaire mondialisé. Ainsi la position française énoncée en 2011 par le ministère des affaires étrangères pour le programme One Health est parfaite, tout est compris, mais depuis, rien : tous les gouvernants successifs ont continué à défendre ce modèle agro-alimentaire responsable des pandémies.

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