La lutte biologique, de la coccinelle à l'écosystème

La lutte biologique 

La lutte biologique consiste à utiliser un organisme vivant : animal, bactérie mais très souvent un insecte, comme auxiliaire de cultures. Sa tâche consiste à lutter contre un ravageur des plantes cultivées. Cet insecte fait ainsi le travail d'un pesticide sans être du poison et sans contaminer la plante que l'on souhaite par la suite consommer. La lutte biologique s'est donc fortement développée au cours des trente dernières années avec l'agriculture biologique. Elle est connue le plus souvent seulement à travers son insecte star la coccinelle. Pourtant la lutte biologique est un vaste champs de recherche scientifique au profit d'une agriculture douce, comme peut l'être aussi la recherche de nouvelles variétés. Alors regardons si en agriculture aussi "on a souvent besoin d'un plus petit que soi".

Une longue histoire interrompue

La lutte biologique a une très longue histoire que le XXe siècle a fait oublié à coups de pesticides.
Sa première apparition date du néolithique et de l'invention de l'agriculture. Cette agriculture naissante est centrée sur la production de céréales dont on fait une récolte annuelle et que l'on conserve ensuite dans des greniers qui ont de suite attirés les rongeurs. Les agriculteurs  ont répondu alors par la lutte biologique, domestiquant en Egypte et Mésopotamie des chats et dans d'autres régions des genètes voire des fouines. Dès le IVe millénaire, les Egyptiens célèbrent même ce chat protecteur des greniers en en faisant un animal sacré que l'on n'a pas le droit de tuer, qui peut-être momifié après sa mort. Par la suite le chat devient même une divinité Bastet, protectrice de la joie du foyer, ce qui correspond à la fonction réelle du chat pour les agriculteurs égyptiens.
La lutte biologique gagne les champs, et non plus seulement les greniers, en Chine dès 324 avant notre ère. Pour protéger les plantations d'agrumes contre des insectes ravageurs, les paysans utilisaient des fourmis Oecophylla smaragdina (image 1). Les nids étaient collectés pour vendre les oeufs aux paysans qui les mettaint dans leurs plantations.
Ensuite, en 1762, le Martin triste (Acridotheres tristis, image 2) est introduit dans l'île Maurice, puis à La Réunion pour contrôler le criquet Nomadacris septemfasciata (image 3). 
La lutte biologique s'organise et se rationalise au XIX siècle. L'entomologiste français Claude-Charles Gouraud publie plusieurs ouvrages à partir de 1862  : Les Insectes nuisibles aux arbres fruitiers, aux plantes potagères, aux céréales et aux plantes fourragères, puis Les Insectes nuisibles à l'homme, aux animaux et à l'économie domestiques, Les Insectes nuisibles aux forêts et aux arbres d'avenues et Les Insectes nuisibles aux arbustes et aux plantes de parterre. La particularité de ces ouvrages est que pour chacun des ravageurs il donne le parasite ou le prédateur qui permet de le limiter (Pour consulter en ligne l'ouvrage de 1862, et si c'est possible). Il créé ainsi un premier corpus des agents de lutte biologique puis publie Les insectes utiles à l'homme en 1872. En 1867, un société de vulgarisation est créée pour faire connaître les insectes utiles pour la lutte biologique.
EN 1889, la lutte biologique connait son premier succès de grande ampleur : pour lutter contre l'invasion de cochenilles introduites accidentellement dans les orangeraies californiennes, un entomologiste américain Riley utilise avec succès des coccinelles australiennes et néo-zélandaises. 

Cet essor de la lutte biologique prend fin après la Première guerre mondiale quand se développent la chimie et la lutte chimique (voir Agriculture et pulsion de mort dans : L'agriculture entre la mort et la vie) : les gaz de combat produits en grand nombre pour la guerre sont recyclés en pesticides et l'industrie chimique enrichie par la guerre développe les pesticides à toute vitesse pour trouver un nouveau marché. La guerre pesticide remplace alors pour un siècle la lutte biologique puisque cent ans après la grande guerre, elle n'a toujours pas pris fin.
A partir des années 1970, la prise de conscience environnementale et les mouvements écologistes critiquent cette guerre pesticide et le développement de l'agriculture biologique repose la question de lutter contre les ravageurs sans chimie de synthèse. La lutte biologique peut repartir et utiliser les auxiliaires si nombreux.

Revue des troupes

La lutte biologique ne se limite pas à la valeureuse coccinelle car la Bête à Bon Dieu se nourrit simplement de pucerons et de cochenilles. Même si elle est très utile elle n'est pas la seule à nous aider dans nos cultures. Alors voyons tous les types d'auxiliaires qui participent à la lutte biologique.
D'autres insectes luttent contre les pucerons qui sucent la sève des plantes. Ils pondent leurs oeufs au milieu d'une colonie de pucerons et la larve qui éclot se retrouve directement au milieu d'un garde-manger qu'elle dévore pour assurer sa croissance. Parmi ces insectes, on trouve le chrysope (photo1), le syrphe ceinturé (photo2) ou même la minuscule aphidolète... Les insectes prédateurs du puceron sont tellement nombreux que l'INRA leur a consacré un site où l'on trouve cette liste complète.
D'autres insectes s'attaquent aux pucerons en les parasitant. Ce sont principalement de petites guêpes qui pondent directement leur oeuf dans un puceron et la larve se développera dans l'hôte en le tuant.
Laissons le puceron face à ses ennemis, prédateurs et parasites, pour observer  d'autres auxiliaires qui ne sont pas que des insectes. Le frelon asiatique est arrivé en France à cause de la mondialisation dans des pots en terre importés d'Asie dans le sud ouest de la France. L'espèce s'est très rapidement acclimatée et développée. Sa diffusion remonte chaque année un peu plus vers le nord et le frelon est un prédateur des abeilles, qu'elles soient domestiques ou sauvages. Le frelon fait donc partie des nombreuses causes qui mettent l'apiculture et les abeilles en péril, même s'il est bien moins dangereux pour celles-ci que l'agriculture productiviste et ses pesticides,  néonicotinoïdes en tête (ceux que proposent encore en juin 2017 le nouveau ministre de l'agriculture de réautoriser). Dans la lutte contre le frelon asiatique, des auxiliaires peuvent nous aider. Un insecte tout d'abord, le conops vesicularis, parasite le frelon en pondant dans son abdomen. Une plante ensuite, et même une plante carnivore d'Amérique du nord, la sarracénie (photo3, article), est un piège de tube et de poils adapté au frelon asiatique alors qu'il ne piège pas les abeilles ou guêpes locales. Toutefois planter son rucher de saracénies est compliqué et il existe un autre auxiliaire moins exotique, voire pas du tout : la poule. 
La poule est un auxiliaire connu en apiculture car elle nettoie le dessous et le devant des ruches des abeilles mortes ce qui évite les concentrations de bactérie, parasite ou virus près des abeilles saines, tout en fournissant des protéines aux volailles. De plus, les poules ne s'en prennent pas aux abeilles saines qui entrent et sortent de la ruche trop rapidement pour elles. Le frelon, lui, reste en vol stationnaire devant la ruche pour attaquer les abeilles. Il est alors la proie idéale des poules qui cueillent d'un coup de bec cette grosse dose de protéines en vol immobile devant la ruche. Les races anciennes, et parmi elles, la poule noire de Janzé (photo4), sont particulièrement efficaces contre le frelon asiatique car elles sont plus adaptées à chercher elles-mêmes leur nourriture que les races industrielles. 
D'autres oiseaux sont très utiles en lutte biologique, la mésange bleue contre les chenilles processionnaires du pin, les rapaces contre les rongeurs, les geais, pies et corneilles contre les limaces et escargots. Un nouveau venu, le canard coureur indien (photo5) est de plus en plus fréquent dans les potagers car il dévore limaces et escargots sans manger les légumes dont raffolent les autres canards.
Si on suit les limaces et les escargots, ce qui n'est pas très difficile vue leur lenteur légendaire, on quitte insectes et oiseaux pour trouver d'autres auxiliaires de la lutte biologique qui raffolent de ces gastéropodes : lézards, orvets et couleuvres, grenouilles et crapauds parmi les reptiles et amphibiens, mais aussi le hérisson (photo 6) parmi les mammifères. Toutefois les mammifères sont moins fréquents en lutte biologique du fait de leur taille mais aussi car ils sont des prédateurs plus généralistes, moins spécifiques que chez les insectes. L'utilisation d'un carnivore comme le chat, le renard contre des rongeurs posent le problème qu'ils vont aussi s'attaquer aux oiseaux ou aux lapins qui ne sont pas la cible et dont les populations pourraient alors souffrir. Encore que l'on pourrait considérer comme lutte biologique l'utilisation de tous les herbivores qui par leur action de paturage empêche le retour de la friche et de la forêt.
Reste encore deux domaines du vivant qui participe à la lutte biologique. Les bactéries comme Bacillus thuringiensis sont utilisées contre de très nombreuses chenilles tandis que Burkholderia phytofirmans pourrait être utilisée contre de nombreux champignons ravageurs des récoltes dont le botrytis, cette pourriture grise qui touche les raisins (article). Les poissons peuvent aussi être les alliés des cultures. Dans certaines aquacultures intégrées, les poissons consomment les parasites des plantes dans l'eau ou dans certaines cultures innondées, des poissons mangent les larves de moustiques qui ne nuisent pas aux cultures mais aux cultivateurs vivant à proximité.

Les possibilités et les agents de la lutte biologique sont donc donc légions : insectes, oiseaux, mammifères, poissons, reptiles et amphibiens mais aussi bactéries et mêmes plantes. Il y a donc toutes les solutions possibles pour développer cette lutte biologique en remplacement de tous les procédés chimiques nocifs. Ainsi même le fait d'occuper un espace non cultivé par un plante semée exprès comme la phacélie est aussi une lutte biologique contre les herbes adventices. Ce concept est donc beaucoup plus large et plus complexe que le simple lâcher de larves de coccinelles et il faut maintenant parler stratégie et tactique.

De la coccinelle à l'écosystème

En lutte biologique, il existe 3 démarches différentes pour utiliser les auxiliaires et toutes ne sont pas aussi vertueuses.
La lutte biologique augmentative consiste  à traiter la culture avec l'auxiliaire slon les besoins. On lâche les auxiliaires en petites quantités fréquentes pour entretenir leur présence. C'est alors un traitement inoculatif et préventif. En cas de pullulation d'un parasite, on passe à un traitement curatif et innondatif en lâchant en masse des auxiliaires sur la culture. Cette tactique de lutte biologique augmentative est très proche de l'utilisation des pesticides classiques : l'auxiliaire remplace le traitement pesticide mais on l'utilise de la même façon. C'est pour cela qu'elle est la plus fréquente car elle ne nécessite pas de changer sa pratique culturale en profondeur. Une des difficultés est qu'elle nécessite une production d'auxiliaires que le cultivateur doit acheter car il est compliqué de les produire. 

La lutte biologique par acclimatation quitte la tactique pour la stratégie. Elle consiste à acclimater un auxiliaire exotique. Elle présente un risque : que l'auxiliaire exotique n'ait pas assez de prédateurs ici et qu'il pullule et devienne invasif. C'est ce qui s'est passé avec la coccinelle asiatique (2 image). Plus vorace et plus prolifique en terme de reproduction que la coccinelle européenne, elle lui a été préférée par les producteurs de coccinelles pour la lutte biologique contre les pucerons. Le problème est que l'acclimatation a trop bien réussi : sa capacité reproductrice forte a entraîné sa pullulation et elle a concurrencé la coccinelle europénne. Autre problème : elle est porteuse saine d'une microsporidie, un parasite mortel pour les autres coccinelles qu'elle a apporté avec elle et qui contamine les populations européennes. La lutte biologique par acclimatation présente donc ce risque de "jouer aux apprentis sorciers" selon l'expression consacréee. On sort un être vivant de son écosystème d'origine où sa population était régulée (prédateurs, parasites, conditions alimentaires ou climatiques...) pour l'introduire dans un autre où toutes ces conditions sont diverses donc soit il ne s'adapte pas, soit il s'adapte trop bien et pose des problèmes. Malgré cela, la lutte biologique par acclimatation n'est pas à rejeter en bloc surtout à l'heure actuelle. En effet le changement climatique et la mondialisation entrainent le déplacement d'espèces végétales ou animales dans de nouveaux écosystèmes qui peuvent s'en trouver bouleversés. Il peut alors être intéressant d rgarder dans l'écosystème d'origine de l'espèce invasive s'il n'existe pas un prédateur ou  un parasite intéressant que l'on pourrait acclimater ici pour qu'il lutte contre l'espèce invasive. Le principe est alors de prendre l'auxiliaire le plus spécifique possible pour qu'il ne pose pas de problème aux autres êtres vivants de l'écosystème. Dans ces conditions spécifiques et complexes, la lutte par acclimatation peut être une réponse aux espèces invasives dues à la mondialisation et au changement climatique (Voir : Parasites, maladies et changement climatique, dans l'article Agriculture et changement climatique).

La dernière stratégie est la lutte biologique de conservation. C'est la plus globale et à mon sens la plus intéressante. Elle consiste à assurer que les cultures et leur environnement proche abritent une grande biodiversité et donc une grande diversité d'auxiliaires pour que l'écosystème soit équilibré et qu'il n'y ait pas de  pullulation de l'un ou de l'autre. On n'implante ni ne déverse donc pas d'auxiliaires mais on organise la culture et son environnement pour qu'elle abrite tous les ennemis des ravageurs. En cela cette démarche est plus exigeante parce qu'elle consiste à agir sur tout l'agroécosystème et non seulement à déverser des auxiliaires. Elle fait donc partie des démarches agroécologiques. Cela étant dit, la lutte biologique de conservation n'est pas si compliquée à mettre en oeuvre et on ne risque pas de problème comme dans les autres. Hôtels à insecte, nichoirs à oiseaux mais aussi présence d'arbres, de haies variées avec fruits et fleurs, de zones fauchées et non tondues, d'une petite mare, paillages et compostage, pratique du non labour et couvert végétal, suppression de tout pesticide sont autant de mesures simples qui, réunies, feront de votre zone cultivée un agroécosystème d'une grande biodiversité et un espace de lutte biologique de conservation.

La lutte biologique est donc une formidable alternative à tous les pesticides car même si de rares incidents comme l'introduction de la coccinelle asiatique peuvent poser problème, ils sont sans commune mesure avec la mortalité engendrée par cette guerre pesticide engagée depuis une centaine d'années par l'industrie agrochimique contre la biodiversité mais aussi contre l'humanité. Cette lutte biologique existe depuis longtemps malgré la parenthèse chimique du siècle écoulé mais elle ne demande qu'à être développée grâce au développement des connaissances biologiques et écologiques. Les possibilités sont ainsi très nombreuses car, de la bactérie au mammifère en passant par les champignons, plantes, oiseaux, insectes, poissons..., les auxiliaires sont légion à pouvoir assister les paysans. La meilleure façon est encore que ces derniers pensent leurs exploitations comme des agroécosystèmes équilibrés et riches en biodiversité et donc riches en auxiliaires de lutte biologique. Ainsi la guerre pesticide fait place non seulement à une lutte biologique mais, avec la lutte biologique de conservation, toute idée de lutte ou de guerre disparait : il s'agit simplement de créer l'équilibre d'écosystème où les différentes populations se régulent. Ainsi le cultivateur n'est plus en guerre ou en lutte contre la nature mais doit simplement assurer un équilibre naturel dans son champ.

​Juillet 2017

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