De nouvelles variétés pour une nouvelle agriculture

Quelles espèces pour quelle agriculture?

Les espèces domestiques n'ont rien de naturelles. Elles ont été créées au fil des siècles par les paysans à même le champ et le pré en sélectionnant les graines des plantes qui avaient le mieux poussé ou les géniteurs les plus intéressants : on parle de sélection variétale.
Depuis une soixantaine d'années cette sélection ou création des espèces a été faite selon les critères de l'agriculture productiviste donnant des espèces qui lui sont adaptées mais ne le sont aucunement à une agriculture douce, biologique, respectueuse de l'environnement et de la santé humaine et animale. Ainsi une graine Roundup-Ready est inefficace sans son poison quotidien et dans le cadre d'une agriculture biologique car elle est plus chère sans présenter aucun atout dans cette mise en culture. De même, chez une vache charolaise porteuse du gène culard qui permet d'avoir un arrière fort et donc beaucoup de viande de prix à vendre, cette caractéristique a été préférée à d'autres : velage naturel, production de lait, robustesse de la bête. Cette bête est donc totalement inadaptée à une polyculture dans laquelle la vache doit produire lait, viande et veau, puisqu'elle n'est même plus capable de veler seule, entrainant césarienne et frais vétérinaires. Le cahier des charges d'une variété de tomate de grande distribution n'est pas une question de goût mais de filière de production et de commercialisation : elle doit avoir une couleur et un calibre constants, tenir 6 semaines de garde hors frigo, avoir une certaine fermeté pour supporter le transport, être en grappes pour faciliter la cueillette... Plus aucune place pour les critères de goût de résistance aux maladies qui n'ont plus lieu d'être dans une serre hydroponique à l'environnement maîtrisé.

Si l'on veut changer d'agriculture, si l'on veut une polyculture locale, biologique, à taille humaine et intégrée et non une agriculture techniciste, productiviste et spécialisée abusant des engrais, pesticides et autres (voir L'agriculture entre la mort et la vie), il est nécessaire de repenser les espèces cultivées ou élevées. Cela passe par deux voies complémentaires : piocher dans la biodiversité domestique existante ou créer de nouvelles variétés selon d'autres critères.

Piocher dans les réserves

Avant de créer et sélectionner de nouvelles espèces, il peut déjà être intéressant de voir ce que nous avons et de piocher dans les réserves soit pour reprendre des variétés anciennes pour les cultiver ou les élever, soit pour les utiliser comme réserves pour en développer de nouvelles. Toutefois, le plus souvent, les variétés anciennes sont si nombreuses, si diverses et si adaptées qu'elles suffisent à condition qu'elles n'aient pas été perdues. 
Les maraîchers et paysans des siècles passés ont en effet développé des milliers de variétés productives et adaptées à leurs terroirs locaux par sélection des meilleurs individus et de leurs graines à même le champ ou l'étable.
On retrouve cela par exemple dans les variétés fruitières. En France il existe ainsi plusieurs milliers de variétés  sélectionnées localement pour convenir au climat, au sol, à l'exposition, au terroir, à l'utilisation du fruit... Sur le bassin montluçonnais par exemple, Thomas Dumas, arboriculteur bio travaillant aussi au Conservatoire des Espaces Naturels d'Auvergne, a réalisé un inventaire des "variétés fruitières du pays de Montluçon". Ce travail formidable a dénombré pas moins de 92 variétés de fruits cultivées à Montluçon dans la première moitié du XXe siècle. Parmi celles-ci, 37 variétés fruitières sont spécifiques au pays de Montluçon dont 18 pommes, 10 poires, 3 cerises, 3 châtaignes, 2 prunes, une amande et une pêche. Tant de variétés pour un si petit territoire laissent entrevoir l'ampleur de ce patrimoine fruitier et à travers lui notre biodiversité domestique.
Toutes ces variétés avaient un sens, un usage alimentaire ou agricole. La pomme Reinette de mai se conservait jusqu'en mai garantissant des fruits toute l'année alors que la pomme Fleuri Tard fleurissait à la fin de ce moi évitant ainsi les dernières gelées de printemps communes sur les plateaux environnant  Montluçon. La pomme Servant n'alterne pas assurant une récolte chaque année, la pomme d'oignon se récoltait même tombée après les gelées pour faire du jus ou du cidre avec un peu de poire Pormain, poire immangeable, mais qui évitait au cidre de filer lors de la fermentation. Ce simple exemple local montre les trésors de cette biodiversité domestique faite par les paysans.
Elle doit donc être conservée pas par conservatisme, pas seulement pour la beauté d'une telle diversité ou le plaisir qu'elle peut procurer, mais avant tout car c'est un réservoir de variétés adaptées à toutes les conditions et de plus en opensource c'est-à-dire de tout le monde pour tout le monde, un bien commun. Cela s'oppose ainsi à la trentaine de variétés industrielles de pommes avec leur certificat d'obtention végétale (équivalent d'un brevet) qui fait qu'on ne peut en offrir un greffon à son voisin sans être dans l'illégalité. De plus ces variétés d'obtenteurs sont souvent fragiles car non adaptées localement ou à une culture douce et nécessitent donc engrais et pesticides. A l'opposé, une variété locale, choisie en fonction de son terroir ne nécessite le plus souvent aucun soin particulier pour donner les meilleurs fruits.

Dans le même ordre d'idée, l'Inde abrite dans de nombreux villages des grainothèques principalement pour le riz où toutes les variétés anciennes sont conservées : les riz aux différents usages, les riz adaptés à la sécheresse, à l'altitude, aux inondations, aux terres salées... Ces grainothèques ont été développées sous l'impulsion de personalités comme Vandana Shiva (ici en photo dans un de ces greniers villageois) pour sauver cette diversité variétale, ce patrimoine paysan. Quelle ressource que ces derniers riz traditionnels résistants aux inondations et à la salinisation dans des pays asiatiques aux côtes cultivées et innondables en période de changement climatique! On en a hérité et on a su les conservés quand aucun producteur de semences OGM n'arrive au bout de dix ans de recherche à produire du riz acceptant une salinisation des terres. Le génie génétique n'a rien de génial devant le génie de ces générations de paysans qui ont su sélectionner et conserver les variétés adaptées. Autre avantage, pas de brevet, pas d'achat : le paysan qui a besoin d'un nouvelle semence vient en chercher à la grainothèque, la sème et en rend le double ou le triple en fin d'année pour que d'autres en bénéficient. Ainsi la variété est conservée non par la conservation de la graine, car les graines perdent leur pouvoir germinatif, mais par le renouvellement de la graine dans une conservation mutualisée et partagée.

Ces exemples montrent comme de nombreux autres que ce patrimoine paysan des variétés cultivées, cette biodiversité domestique doit être conservée car elle est non seulement une richesse formidable, disponible pour tous et fruit d'années de travail éclairé des paysans, mais c'est avant tout l'assurance de nos récoltes de demain. Or cette biodiversité domestique est en danger car depuis le début du XXe siècle, 75% des espèces domestiques , animales ou végétales, ont disparu et ont été remplacées par quelques espèces brevetées, certifiées, crées par les industriels de la sélection végétale ou animale et adaptées à l'agriculture productiviste et à l'industrie agroalimentaire.
La perte de biodiversité d'une production peut causer de graves problèmes comme le montre le cas de la banane. La plupart des bananes vendues dans le monde appartiennent à une variété, la Cavendish, choisie pour son aptitude au voyage mais cette variété est touchée par la maladie de Panama, un champignon que l'on ne sait pas traiter et qui se diffuse rapidement dans un monde peuplé de Cavendish. Cette variété va donc disparaitre comme l'avait fait la précédente banane star, la Gros Michel, éradiquée dans les années 1950 par la même maladie. On ne peut pas dire qu'on n'avait pas été prévenu mais on a recommencé la monoculture à l'échelle mondiale de la Cavendish comme on avait fait avec la Gros Michel, parce que tant qu'on perd, on joue. Seule solution aujourd'hui, non pour sauver la Cavendish, mais pour replanter des bananes : aller chercher dans les variétés traditionnelles de bananes résistantes.

Ce travail de conservation variétale est donc fondamental pour conserver une biodiversité domestique qui est la seule garantie de nos récoltes futures. Il faut aussi que cette conservation soit faite par les paysans dans une conservation mutualisée et partagée de la graine vivante pour que tous puissent en profiter. 

Des principes forts de sélection variétale​ 

Pour développer de nouvelles variétés adaptées à une culture douce dans les cas rares où nos variétés anciennes ne feraient pas l'affaire, il faut définir quelques principes pour que cette sélection variétale soit positive. 

Sélection variétale contre génie génétique.
Comment créer de nouvelles variétés? Génie génétique ou sélection variétale?
Le génie  génétique est une industrie lourde en capitaux (il faut beaucoup de moyens financiers pour développer une nouvelle variété) et ne peut donc être fait par les paysans eux-mêmes pour adapter les variétés à  leur terroir et leur pratique. Cette lourdeur financière de la recherche fait que même avec la meilleure volonté du monde, ce qui est loin d'être le cas, les entreprises de génie génétique, obtenteurs, semenciers..., sont dans une logique de panacée : ils recherchent une solution unique pour tous qu'ils peuvent vendre à tout le monde pour rendre leur recherche rentable. Or une agriculture douce ou un élevage doux cherche au contraire une adaptation fine à son terroir et ses pratiques : il n'y donc pas une solution mais des solutions singulières adaptables, évolutives... De plus, cette lourdeur financière du génie génétique fait aussi qu'il est dans une logique de rente : j'ai investi, je me paye, ce qui fait qu'il a pour but, par les brevets, les graines stériles en 2e génération, de maintenir les agriculteurs dans une dépendance pour maintenir sa rente.  Enfin, il présente de réels dangers agricoles comme le montre le cas de l'amarante. Les OGM Roundup ready de Monsanto sont des variétés dans lesquelles un gène de résistance au pesticide Roundup a été transféré (on parle d'OGM par transgénèse) mais ce gène transférable s'est ensuite transmis à l'amarante qui est devenue résistante et très invasive dans les cultures de soja nord et sud américaines, obligeant le retour quasi impossible à un arrachage manuel. La sélection variétale ne présente pas de tels risques car elles jouent sur des évolutions génération par génération de la plante qui sont donc stables.
Pour toutes ces raisons, le génie génétique ne peut donc être l'acteur de ce développement de variétés pour une agriculture douce. Il faut s'en remettre à une sélection variétale classique et ça tombe bien car  la sélection classique a fait des merveilles quand elle sert l'agriculture, l'alimentation, les paysans et non seulement le productivisme et les semenciers ou autres obtenteurs. Rappelons par exemple qu'à la base le maïs n'existait pas et a été inventé par les peuples précolombiens à partir de la téosinte, un petite graminée sauvage en sélectionnant à chaque récolte les graines les plus grosses des pieds les plus intéressants pour ressemer l'année suivante (voir la fiche sur le maïs doux). Ils ont ainsi créé des milliers de maïs différents adaptés aux différents terroirs locaux.
Autre exemple, la carotte inventée par les maraîchers hollandais. Au départ la carotte sauvage n'est qu'une maigre racine blanchâtre et peu sucrée. Les maraîchers hollandais ont sélectionné les graines des pieds aux racines les plus grosses, les plus sucrées et les plus oranges pour donner la carotte actuelle. On voit dans cet exemple que la sélection variétale peut se faire dans plein de sens différents, selon des principes différents. Ainsi les deux caractères de grosseur et de sucrosité sont agricoles et alimentaires pour que chaque légume soit plus nourrissants et la production alimentaire plus efficace. Mais le troisième critère, l'orange, n'a rien à voir avec l'alimentation. Les maraîchers ont simplement voulu rendre hommage au XVIIe siècle au prince Guillaume d'Orange-Nassau qui donna aux Pays-Bas leur indépendance de la couronne d'Espagne.
La sélection variétale classique peut donc faire de grandes choses, il suffit de choisir les critères qui vont être privilégiés par l'agriculteur lors de la sélection. 

Des variétés libres  et reproductibles.
Pour que la sélection variétale serve les paysans par de nouvelles variétés, il faut qu'ils puissent utiliser ces nouvelles variétés, c'est-à-dire se les procurer et les utiliser. Avant l'apparition des obtenteurs et sélectionneurs professionnels, chaque paysan sélectionnait les meilleurs individus de sa production pour servir de souche à la prochaine génération c'est-à-dire les graines des meilleurs pieds pour les ressemer ou les animaux qu'il préférait pour les accoupler. Le bénéfice de son travail était une meilleure récolte et non une nouvelle variété à vendre. Les nouvelles variétés se transmettaient donc car c'est facile : je te donne une poignée de graine et tu peux faire ta propre semence, je te donne un bouture ou une greffe. Geste simple et évident puisque ce que je te donne ne me coûte rien et t'apporte beaucoup grâce à la productivité du vivant qui transformera la poignée de graines en semences pour un champ et la bouture en arbre.
La professionnalisation de la sélection a transformé la donne. Le bénéfice de la sélection n'est plus une meilleure récolte mais le prix que l'obtenteur va vendre sa nouvelle variété. C'est à partir de là que naissent les brevets végétaux, les COV, certificats d'obtention végétale, l'inscription au Catalogue des nouvelles variétés pour pouvoir  les commercialiser, les hybrides (F1) dont les propriétés dégénèrent pour qu'on en rachète, les graines avec des gènes qui rendent la variété stérile. Tous ces éléments servent à garantir le gain de l'obtenteur mais empêchent le geste agricole premier  : je ressème une partie de ma récolte. 
Pour que la sélection variétale serve l'agriculture, il faut "libérer les semences" selon le mot d'ordre de Kokopelli, cette formidable association qui mène le combat pour des graines libres au côté d'autres comme Semences paysannes. Les variétés doivent être libres et reproductibles. Cela peut passer par une transmission gratuite de la variété par une poignée de graines ou un greffon, comme dans le cas de des grainothèques indiennes. Cela peut aussi passer par un premier achat d'une variété reproductible et libre de droit que l'on peut après multiplier en ressemant, bouturant, marcottant, greffant... ​Cela passe aussi par la réappropriation par le paysan du travail de sélection. 

Population ou lignée pure?
La sélection variétale professionnelle s'est développée sur les lignées pures : je crée une variété avec un nom et des critères résumés par le sigle DHS : distinction, homogénéité et stabilité. Distinction car deux variétés doivent être différentes. Homogénéité car deux plantes de la même variété doivent être identiques. Stabilité car d'une génération à l'autre les plantes doivent rester identiques. Ces trois règles sont les conditions pour qu'une variété puisse être enregistrée au catalogue et commercialisée. Cette sélection variétale sur des lignés pures commercialisables est liée à la sélection professionnelle et n'est pas nécessairement la plus utile à l'agriculture douce puisque celle-ci veut des variétés adaptées à chaque terroir singulier avec le plus finesse de possible.
Une solution peut être les variétés populations qui se développe dans les céréales (voir photo). Le paysan ne sème pas une variété de blés mais plusieurs dans le même champ en ayant fait un mélange de variétés adaptées à son  terroir. Le premier avantage est la stabilité de sa récolte car telle variété aura mieux poussé cette année à cause de la pluie ou mais telle autre moins car elle aime le soleil et l'année d'après ce sera l'inverse mais le rendement sera conservé. Chaque année le paysan garde un mélange des plus beaux épis pour ressemer. Au fil des années il opère ainsi une sélection variétale non pas d'une variété unique mais du mélange de variétés le mieux adapté à chaque champ en fonction de ces conditions singulières. C'est ainsi une sélection plus rapide que celle visant à l'améliorant d'une lignée pure avec en plus l'avantage de diversité et de stabilité d'une variété population. Cette solution, principalement faite aujourd'hui pour les céréales, peut aussi être développée dans d'autres domaines comme le maraîchage pour sélectionner des variétés population de légumes.

Génétique ou épigénétique?
La sélection variétale professionnelle se fait par modification génétique : le génome d'une variété à l'autre est différent. Cela peut passer par les OGM c'est-à-dire la modification artificielle du génome, inefficace et dangereuse pour une agriculture douce. Cela peut aussi se faire par la sélection classique au fil des générations qui entraine un changement du génome (des graines de carotte de plus en plus en plus grosses jusqu'à obtenir un nouvelle variété de carottes avec un génome différent). Dans les deux cas, on travaille au niveau génétique, on modifie les gènes de la plante.
Une autre piste peut être encore plus intéressante pour adapter une plante ou une variété aux conditions singulières d'un champ. Il s'agit de travailler au niveau épigénétique. Dans ce cas on ne modifie pas les gènes de la variété mais simplement la manière dont ils s'expriment. Certains gènes en sommeil vont s'activer et inversement. C'est ce principe que suit Pascal Poot (voir l'article) du Conservatoire de la tomate pour cultiver des tomates sans irrigation ni tuteur près de Lodève. Le principe :  les conditions sont fixes et les plantes s'adaptent sur quelques générations. La première année les tomates plantées sans irrigation n'ont presque rien donné mais on garde les graines des plus belles pour les ressemer. L'année d'après les tomates commencent à donner, on recommence la sélection et ainsi de suite. Pascal Poot produit ainsi jusqu'à 25kg de tomates par pied sur un sol aride sans irrigation ni tuteur. Il a donc adapté la variété aux conditions de culture de son terroir et non les conditions de culture à une variété standard et commerciale comme le fait l'agriculture productiviste. L'avantage du travail sur l'épigénétique est qu'il est plus abordable par chaque paysan qu'un travail sur la génétique, sur la création d'une variété par la sélection classique qui est long et pas toujours nécessaire. De plus il permet d'utiliser des variétés existantes et donc commercialisables en les adaptant au profit d'un critère particulièrement intéressant en agriculture douce : celui d'être économe en ressource comme la ressource en eau dans le cas des tomates de Pascal Poot.

Il existe donc plein de possibilités pour développer des variétés pour l'agriculture douce qui veut s'adapter à chaque terroir singulier.  La règle principale est que le travail sur les variétés doit être fait par le paysan dans une logique d'open source et de partage des graines. Il faut donc bannir OGM, semenciers et leurs pratiques qui confisquent les semences. La création de variété par sélection classique est une solution lourde mais envisageable pour de véritables évolutions profondes d'un variété qui peuvent être nécessaires parfois. Dans la plupart des cas, le travail sur les variétés population ou sur l'adaptabilité d'une variété au niveau épigénétique suffisent et peuvent permettre à chaque paysan d'adapter ses variétés à son terroir au lieu d'avoir à adapter celui-ci à la semence commerciale au moyen d'intrants le plus souvent vendus eux-aussi par le même semencier.

De nouvelles variétés pour une agriculture douce

La recherche de nouvelles variétés doit servir une agriculture que l'on peut appeler douce : biologique, intensive en travail manuel, qui prend soin de la ressource et du vivant, soigne le sol, limite la mécanisation au maximum, privilégie la variété, est autonome à l'échelle de l'exploitation et s'inspire de l'agroécologie ou de la permaculture en associant plantes, animaux et tous les êtres vivants et en donnant à chacun plusieurs fonctions dans des cultures devenues des écosystèmes. Dans une telle agriculture qui a montré son efficacité à la ferme du Bec Hellouin et qui est la seule apte à nourrir  le monde à travers des circuits-courts, nos variétés actuelles sélectionnées selon d'autres principes, ceux de l'agriculture productiviste et de l'industrie agroalimentaire, ne sont pas efficaces. Ils font donc développer de nouvelles variétés pour cette agriculture quand nos variétés anciennes et locales ne suffisent pas.

Retrouver des variétés animales mixtes.
Dans le domaine de l'élevage, le travail est assez évident. La spécialisation des exploitations s'est accompagnée de celles des variétés et il faut donc revenir sur cette spécialisation. En effet dans un agriculture douce qui veut utiliser au mieux la ressource et, dans ce cas, les animaux, il est nécessaire que chaque animal donne plusieurs produits et soit rustique. On peut accepter d'utiliser l'animal pour l'homme mais la condition fondamentale est d'utiliser le plus possible l'animal sacrifié en évitant tout gaspillage de vie. Par exemple, pour les volailles, la spécialisation entre races à viande et races pondeuses aboutit à des abérrations. Les races à viandes sont faites pour être de bon poids en 40 jours au point de ne plus être capables de marcher ce qui n'est pas gênant en élevage intensif où elles n'ont de toutes façons pas la  place de le faire. De l'autre côté, chez les pondeuses, ce sont tous les mâles qui sont sacrifiés à la naissance et les femelles, usines à pondre, n'ont que la peau sur les os et sont détruites sans être consommées dès qu'elles ne pondent plus. Ce gaspillage et cette destruction d'êtres vivants sont inacceptables à tous les points de vue. Un élevage doux consiste à faire que les mâles soient élevés pour la chair et les femelles pour la ponte avant d'être ensuite consommées à condition qu'elles ne soient pas décharnées comme les variétés pondeuses actuelles. Ainsi tous les animaux élevés seront consommés au maximum. Il faut donc redévelopper des variétés par croisement entre races pondeuses et races à chair : on obtiendra alors une race mixte adaptée à un élevage doux qui bien sûr pondra peut-être un peu moins, grossira plus lentement mais fournira les deux, oeufs et viande, à partir d'un nombre bien moindre de bêtes tuées et dont aucune n'aura été gaspillée. Ce fonctionnement semble évident pour tous ceux qui ne connaissent pas la production volaillère actuelle mais va à l'encontre de son développement depuis 50 ans.
La recherche de variétés mixtes doit se faire aussi chez les autres animaux d'élevage. Chez les bovins, la sélection variétale a séparé depuis le XIXe s. les vaches à lait des vaches à viande sur des critères propres. Quantité de lait et mamelle adaptée à la traite mécanique chez les premières pour aboutir à la prim'holstein qui n'est qu'un pis entouré d'une carcasse famélique. Quantité de viande sur l'arrière de la carcasse (les morceaux à griller) sur les races autrefois de travail qui sont devenues si lourdes que les déplacements sont devenus compliqués et le velage impossible sauf par césarienne. Le développement de race mixte à partir de variétés anciennes déjà correctes dans la production de lait et de viande (Normande, Montbéliarde, Abondance, Tarentaise, Salers...) peut permettre une meilleure utilisation de la ressource animale dans une agriculture douce. Chez les ovins, ce ne sont plus deux mais trois types de variétés qui on été sélectionnés : lait, viande et laine. Il serait là aussi intéressant de rechercher la mixité pour faire toutes ces productions à partir des mêmes animaux et ainsi ne pas multiplier sans raison les animaux d'élevage.

Cultiver des légumes vivaces.
Quittons le domaine animal pour le végétal. Dans celui-ci, il existe un champ important de développement de nouvelles variétés pour une agriculture douce. En effet, le modèle agricole actuel est principalement fondé sur la monoculture de plantes annuelles : je plante ou je sème et je récolte dans l'année en enlevant totalement la plante. C'est le cas de nos céréales, de nos légumes. Même certains légumes bisannuels sont cultivés en annuels et récoltés en une fois alors qu'ils pourraient l'être en plusieurs comme les bettes. L'intérêt de cette culture annuelle est la lutte contre les adventices, les "mauvaises herbes" : chaque année, on récolte et on retourne et on détruit ces plantes concurrentes. On fait table rase. Certaines techniques de l'agriculture douce remettent en cause ce recours au labour comme lutte contre les adventices : le travail manuel de petite surface comme dans la permaculture ou le travail sans labour avec semis direct sous couvert végétal sur de plus grandes surfaces. On peut donc envisager de laisser les plantes plusieurs années en place ce qui permet une culture plus efficace. En effet, prenons le cas d'un haricot par exemple, la plante annuelle doit produire son système racinaire, sa tige, ses feuilles, ses fleurs pour que l'on consomme son fruit, alors que tout le reste de la plante meurt et est détruit. Quelle débauche d'énergie et quel gaspillage! On a produit plus de tiges, de racines et de feuilles que de haricots. Un haricot qui serait vivace produirait lui ses racines et ses tiges la première année et ne devrait plus chaque année que produire feuilles, fleurs et fruits, voire les tiges en cas de plante gélive, mais tout cela à partir d'un système racinaire bien développé et bien implanté qui lui permettrait de pousser vite en utilisant mieux les nutriments du sol. 
Ilfaut donc développer des variétés vivaces alors que depuis le début de l'agriculture nos choix se sont portés vers la monoculture de plantes annuelles. Pour cela, trois façons pour développer des vivaces.
On peut partir des quelques légumes vivaces qui nous restent comme l'artichaut, le cardon, l'oseille, l'asperge , la rhubarbe mais aussi, moins connus, le poireau perpétuel, l'ail et l'oignon rocambole (photo), l'ail des ours, le chou Daubenton, la livèche (ou céleri perpétuel), le chervis, le chénopode Bon-Henri... Tous ces légumes vivaces retrouvent une certaine heure de gloire sous le nom de légumes perpétuels dans des potagers perpétuels (un article sur ces potagers et ces légumes perpétuels). Ce premier fond de légumes vivaces peut être développé et amélioré. Ainsi en mai 2017, on a retrouvé l’hablitzia tamnoïdes qui est un épinard vivace et grimpant originaire du Caucase (voir article) qui installé au jardin produit pour plusieurs dizaines d'années.
On peut aussi partir de variétés légumières existantes et les rendre vivaces par sélection. Parfois le travail n'est  pas si compliqué qu'il n'y parait. Il existe par exemple une variété déjà cultivée de haricot vivace, le haricot d'Espagne, consommable en gousse et en grain. Le seul problème est que cette plante est vivace mais gélive à -5°c. Le rendre réellement vivace, c'est simplement sélectionner ce critère de résistance au froid qui peut se faire par simple sélection épigénétique car ce n'est pas un changement variétal mais simplement une évolution de la variété en gardant progressivement les grains des plants qui passent le mieux l'hiver.
Une autre solution consiste à redévelopper des légumes vivaces à partir de plantes vivaces sauvages. Ainsi tous les choux que nous connaissons ont pour ancêtre commun une plante sauvage, brassica oleracea, qui pousse sauvage sur les littoraux de l'ouest de l'Europe. Au lieu de prendre cette plante sauvage comme base de sélection, on pourrait prendre sa cousine et voisine, le crambe, dont feuilles et tiges sont déjà comestibles à l'état sauvage (Louis XIV en réclamait à sa table) mais qui en plus est une plante vivace. On pourrait ainsi développer des dizaines de variétés de choux vivaces. 
Le potentiel de ces légumes vivaces est énorme d'autant que le maraichage est un scteur agricole où le travail manuel d'entretien des parcelles est déjà très présent, ce qui n'est pas le cas dans les grandes cultures.

Développer des céréales vivaces.
Il reste un domaine agricole où la culture de vivaces peut être développée : celui des céréales. Toute notre agriculture est basée sur les céréales annuelles. Pourtant la recherche de céréales vivaces n'est pas nouvelle, elle a commencé en URSS avant la seconde guerre mondiale et fait l'objet de recherche au Land Institute du Kansas et au Canada depuis plus de vingt ans.
L'idée de départ est simple : la germination des céréales est la période la plus critique et il est très périlleux de baser toute son alimentation sur le renouvellement annuel de cette étape fragile. Avec des vivaces, la germination n'est faite qu'une fois pour plusieurs années de production. De plus, le système racinaire des vivaces est beaucoup plus important leur permettant de mieux trouver eau et sels minéraux ce qui est particulièrement intéressant dans les milieux arides qui se développent avec le changement climatique ou dans les milieux difficiles.
Ce développement de céréales vivaces peut se faire en croisant des variétés domestiques annuelles avec leur parente sauvage vivace ou de domestiquer des variétés sauvages vivaces. Une des plus prometteuses est le seigle des montagnes (secale montana, voir 2e photo), une variété parente de notre seigle annuel mais vivace. Ces rendements sont très corrects en culture, bien qu'encore inférieurs au seigle annuel.  Il faut toutefois voir que ce rendement encore inférieur va être amélioré par sélection. Il y a en effet plusieurs milliers d'années qu'on améliore le rendement du seigle annuel alors que cela ne fait qu'une dizaine d'années qu'on s'intéresse à la variété vivace. De plus, le seul rendement à l'hectare ne rend pas compte de l'intérêt agricole de ce seigle vivace. Il n'y a pas besoin de le ressemer chaque année ce qui évite le coût annuel des semences. Ses racines profondes le rendent plus fort et plus efficace évitant engrais et pesticides (sur la photo, enracinement des graminés vivaces à gauche, d'annuelles à droite). Après la moisson des grains, la plante refait des tiges et des feuilles qui produisent du fourrage avant que les chaumes de l'automne servent de patures. Un seul champ de céréales vivaces peut donc à la fois produire des céréales, du fourrage et une pature. Cette polyfonctionnalité est parfaite pour une agriculture douce.
D'autres céréales sauvages vivaces sont possibles.  Une variété de blé d'été est vivace : le triticum aestivum variété perennial. L'agropyre intermédiaire est une graminée vivace appelée aussi triga sauvage qui pourrait fournir des graines utilisables comme du riz. L'élyme des sables est une graminée du littoral probablement utilisée par les vikings et qui pourrait être aussi développée à l'avenir d'autant plus qu'elle résiste au sel.
Le développement de ces graminées vivaces qui pourraient être une véritable révolution agricole, doit être méné par les paysans eux-mêmes ou par la recherche public car il n'intéresse pas les semenciers qui profitent de l'annualité des plantes cultivées pour vendre leurs graines.

La mise en place d'une agriculture douce est donc loin de l'image qu'en donne ses détracteurs. Elle n'est pas un retour passéiste à des pratiques anciennes qui s'opposerait à la recherche scientifique. Au contraire, il y a plus de science dans la permaculture, l'agroécologie que dans l'agriculture productiviste qui n'est pas scientifique mais juste technique. Elle met l'agriculture au pas de la technologie alors que l'agriculture douce entend utiliser la science au profit de l'agriculture. C'est ce que montre cette réflexion sur la sélection variétale. Il faut de la science et de la recherche : connaissance des variétés anciennes, botanique, biologie, sélection, travail sur l'épigénétique, développement de nouvelles variétés, pour trouver celles qui sont adaptées à cette agriculture douce. Cette science du vivant qui accompagne l'agriculture douce peut même conduire à un nouveau monde de variétés domestiques faits de variétés anciennes et adaptées, de variétés sauvages domestiquées ou de variétés vivaces créées, un projet scientifique plus grand dans son ampleur que tous les tripatouillages génétiques et coûteux de l'industrie semencière.

Pour aller plus loin sur les cultures vivaces :
- le site pfaf.org (Plants for a future) leur est totalement dédié mais est principalement anglophone. Il propose toutefois un article en français  sur les vivaces comme aliments et d'autres articles en français mais surtout une base de données passionnante sur les plantes vivaces. 

​Janvier 2017

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