Ceci n'est pas une fraise

Si je ne mets pas d'oeufs dans un quatre-quarts, ce n'est plus un quatre-quarts, c'est au mieux un autre gâteau qu'on pourrait peut-être appeler un trois-tiers mais ce n'est plus un quatre-quarts. De même, avec des ingrédients identiques en changeant proportions et processus, je peux faire une crêpe, une crème anglaise ou un clafoutis.
Autrement dit la manière dont je produis conditionne le résultat dans sa qualité (il y a peu de chance que notre trois-tiers soit un délice) voire même dans sa nature (ce n'est plus un quatre-quarts). Cette évidence est pourtant totalement absente de la réflexion sur les produits agricoles. Mais la question peut se poser : comment le mode de production de nos fruits et légumes change-t-il leur qualité voire même parfois leur nature? 
Après avoir plaidé Pour une agriculture bio, locale et juste, s'être interrogé sur la labellisation (A mort le bio, vive le chimique!), avoir opposé agricultures bio et conventionnelles (L'agriculture entre la mort et la vie), il est temps de s'interroger sur leurs produits et voir si une fraise est toujours une fraise quelque soit son mode de production.

Ceci n'est pas qu'une fraise

Sur les fruits et légumes, il n'y a pas de liste des ingrédients comme sur les autres produits que l'on peut acheter car ce ne sont pas des produits transformés. On imagine mal une étiquette "Tomate" sur une tomate ou "Fraise" sur une fraise puisqu'on considère que dans la tomate ou la fraise il n'y a respectivement que de la tomate ou de la fraise. Mais est-ce le cas? Si l'on considère l'agriculture conventionnelle qui utilise de nombreux traitements chimiques sur les fruits et légumes, la question se pose. La fraise, la tomate, la pomme ou autre a reçu au cours de sa croissance des traitements pesticides qui se retrouvent sur le fruit mais aussi dans le fruit. Une pomme conventionnelle reçoit dans le verger 30 à 40 traitements de divers pesticides au cours de sa croissance avant les traitements de conservation et les cires de présentation. Les études ont maintenant prouvé que ces pesticides et traitements pénètrent dans le fruit et qu'un lavage ou un épluchage ne suffisent pas à les enlever. Une étude Greenpeace montrait que pour enlever l'essentiel des pesticides il faudrait éplucher la pomme sur un épaisseur de 1,5 cm ce qui laisse un bon trognon presque sain.
Ainsi en agriculture conventionnel, une fraise n'est pas qu'une fraise c'est une fraise plus une partie des pesticides qu'elle a reçus et que le producteur offre en prime aux consommateurs et ce cocktail chimique offert pourrait faire une belle liste d'ingrédients à rajouter au simple mot fraise.

Ceci est moins qu'une fraise

Les fruits et légumes ont subi une autre évolution avec l'agriculture productivisite. Les variétés ont été sélectionnées pour plaire aux consommateurs (calibrage, aspect régulier et flatteur), à la grande distribution (conservation, stockage, transport) et aux modes de production agricole (facilité de culture, rapidité de croissance, productivité). Ainsi le cahier des charges de sélection variétale d'une tomate pour la grande distribution est : une couleur et un calibre constants, tenir 6 semaines de garde hors frigo, avoir une certaine fermeté pour supporter le transport, être en grappes pour faciliter la cueillette...
Cette sélection des variétés a une conséquence : en privilégiant certains critères on en affaiblit d'autres qui étaient plus présents dans les variétés anciennes.
Ainsi la teneur en nutriments des variétés industrielles est en chute libre comme l'ont prouvé plusieurs études synthétisées récemment (voir l'article). Ces études comparent la teneur en nutriments de variétés des années 1950 et de variétés actuelles. Plusieurs exemples édifiants sont mentionnés : une pomme de variété Transparente de Croncels contenait 400mg de vitamine C alors qu'une Golden actuelle en contient seulement 4mg soit 100 fois moins. Le proverbe anglais "An apple a day keep the doctor away" ne se réalise plus que selon l'ajout qu'y faisait Churchill  : "seulement si vous visez juste". La vitamine A a disparu des pommes de terre et oignons actuels et sa teneur a été divisée par plus de 20 dans les pêches et les oranges. De même fer et calcium sont en chute libre dans la plupart des légumes étudiés alors qu'ils étaient l'apport principal de ces nutriments dans notre alimentation. Cela veut simplement dire que manger une pomme des années cinquante équivalait à en manger 100 actuellement pour avoir la même quantité de vitamine C.
Le responsable de l'étude Brian Halweil développe à propos de ces aliments l'idée de calorie vide : ils apportent de l'eau, du sucre, parfois du gras mais plus d'éléments nutritifs (vitamines, sels minéraux, protéines...).
​On voit donc que notre fraise est devenue moins qu'une fraise  : de l'eau, du sucre quelques nutriments mais beaucoup moins que ce qu'une fraise ancienne contenait, ce qui entraine bien sûr un goût moindre.

La prochaine fois : ceci a moins le goût de fraise.
© Copyright SiteName. Tous droits réservés.