Champs de bataille 8 : Avec La Réforme, L'écologie Bat En Retraite

La réforme des retraites que veut mettre en place le gouvernement suscite de justes et nombreuses oppositions en cette fin d'année 2019. Ces oppositions se placent sous l'angle principalement de la justice économique et sociale. Je ne vais pas reprendre ici par le menu tous les reproches faits à cette réforme sous cet angle. Commençons par dire que ce n'est pas une réforme puisqu'une réforme redonne la forme originelle alors que celle-ci veut transformer le système de retraite actuel basé sur la solidarité, la répartition et la redistribution en un système de retraite par points, qui ne garde que vaguement l'idée de répartition mais ni solidarité, ni redistribution.

Non, ici, il s'agit d'observer cette réforme des retraites sous l'angle écologique, un angle sous lequel on l'a peu évoquée. En effet, on a souvent tendance encore à ne pas penser l'écologie comme une manière globale de penser la société et, dès qu'un sujet dit sérieux se pointe, on oublie la pensée écologiste ou d'observer ce sujet sous l'angle de l'écologie. Alors au travail... Quels problèmes écologiques posent cette réforme?

Bien sûr, l'écologie en tant que pensée politique est centrée sur les idées de justice, de partage, de solidarité donc les précédents reproches de justice sociale sont aussi des critiques écologistes de la réforme. Toutefois il y a deux principes sur lesquels cette réforme est anti-écologique. Elle se finance sur la croissance et favorise la destruction de l'environnement.

Retraités, croissance économique et environnement : quelle variable d'ajustement?

L'objectif numéro 1 de cette réforme, le principe fondamental non pas affiché et claironné mais sur lequel elle a été pensée, est de bloquer la part du PNB que l'on consacre aux retraites. Le chiffre a été arrêté par le gouvernement à celui d'aujourd'hui : la France ne doit pas consacrer plus de 14% du PIB aux retraites. L'intention affichée est de ne pas dépenser plus, de ne pas consacrer "un pognon de dingue" (selon les mots de M.Macron) encore plus grand pour les retraites. 

Mais bloquer les dépenses de retraite pose un véritable problème. Entre 2020 et 2040, le nombre de personnes de plus de 65 ans devrait augmenter de 20%. Si la somme consacrée n'augmente pas mais que le nombre de retraités augmente, la part de chacun, la valeur des pensions va nécessairement diminuer et donc les retraités auront moins, c'est-à-dire pour beaucoup pas assez. 

Toutefois ce n'est pas une somme qui est fixe mais une part de PIB. Si le PIB, augmente, la somme globale augmente et tous les retraités auront assez : ça c'est la mécanique utopique du gouvernement. Utopique car il n'y a aucune raison que PIB et nombre de retraités augmentent parallèlement. Rappelons ce qu'est le PIB : c'est la valeur produite en un an dans le pays. L'augmentation du PIB c'est la croissance, c'est-à-dire l'augmentation de la production de biens et de service. Donc en bloquant la part de PIB consacrée aux retraites, le système confie à la seule croissance économique le soin d'absorber l'augmentation du nombre de retraités pour que leurs pensions ne diminuent pas et qu'ils puissent vivre correctement. Bref il confie les retraités à la croissance économique.

Il y a là plusieurs problèmes ou interrogations. Tout d'abord si la croissance n'est pas là ou suffisament là, le PIB n'aura pas suffisament augmenté et les 14% arrêtés ne suffiront pas, laissant les retraités avec des pensions insuffisantes. 

D'autre part, plus profondément, la croissance économique est anti-écologique. La poursuite de la croissance économique au XXe siècle s'est accompagnée d'émissions de gaz à effet de serre et du changement climatique, de l'épuisement des ressources, de la pollution de l'air, de l'eau, de la mer, des sols, de la destruction des écosystèmes et de la biodiversité... Donc encourager la croissance est une abérration écologique.

Enfin, prendre la croissance économique comme pilier pour refonder le système social montre un archaïsme idéologique. Rappelons que l'idéologie de la croissance, l'idée que l'on peut faire reposer toute notre société sur  la croissance est apparue depuis les années 1960 et qu'elle n'est qu'un mythe. Les Trente Glorieuses qui sont le berceau de cette idéologie n'ont pas été causées par la croissance, mais au cours de cette période, c'est le besoin d'équipement et la redistribution de la richesse qui ont permis une croissance. La croissance n'est pas un dieu mais simplement la conséquence d'un contexte politique et économique qui est fini et ne se reproduira plus puisque les sociétés occidentales sont équipées. (Cette histoire de la croissance comme idéologie est à retrouver dans l'article Progrès, croissance et bien-être : quelle idéologie pour quelle humanité?) Enfin dans  un monde aux ressources limitées, on ne peut produire de façon illimitée.  Il faut donc absolument arrêter de courrir après la croissance pour essayer de repenser une société sans croissance. Or c'est exactement le contraire avec cette réforme qui confie à la croissance économique le rôle d'assurer les retraites. On voit ici l'archaïsme idéologique de cette réforme qui nie l'urgence écologique pour remettre la croissance économique au centre de tout et surtout comme pilier de financement de cette réforme.

En bloquant les dépenses de retraite à 14% du PIB, ce qui semble une simple une simple mesure financière, le gouvernement met face à face deux victimes : retraités et écologie. Soit il n'y pas de croissance et pas de retraites, soit la croissance permet de financer les retraites en détruisant l'environnement et le monde de demain. On retrouve là la ficelle du néolibéralisme qui inspire cette réforme : opposer social et écologie ou après le célèbre "fin du mois et fin du monde", un nouveau "fin de vie et fin du monde". Si le gouvernement et le néolibéralisme opposent social et écologie, c'est qu'ils ne veulent ni de l'un, ni de l'autre, mais que tout profite à l'économie et la finance. 

Pas de retraite pour la finance.

Jusqu'à aujourd'hui, le système de retraite français est en dehors du secteur marchand et seules les retraites complémentaires participent au secteur financier. Les Français avaient refusé de confier leurs vieux jours à la bourse comme c'est le cas dans la plupart des pays. Chaque personne achète au cours de sa carrière des actions par l'intermédiaire de sa banque sous forme de plan épargne retraite ou autre car cela ne s'appelle jamais directement des actions. A la retraite, les actions sont revendues au fur et à mesure pour financer ses vieux jours non travaillés. A raison, les français ont peur de ce modèle et le retour forcé au travail de tous les anciens retraités états-uniens en 2008 avec la crise boursière n'a fait que les conforter à se tenir loin de ce modèle. Mais le monde financier lui trouve très désagréable que cette somme d'argent que représentent les retraites françaises lui échappe. Cette réforme lui permet enfin de mettre le pied dans la porte.

Tout d'abord les plus fortunés, ceux qui gagnent plus de 10 000 euros mensuels ne bénéficient plus du système de retraite comme les autres. Ils cotisent à hauteur de 2,8% mais n'ont plus de retraite que sur une partie de leurs revenus (ces 10 000 euros mensuels), quand avant ils avaient une retraite comme tout le monde mais cotisaient à hauteur de 28% comme tout le monde (belle ristourne soit dit en passant qui fait que les plus riches cotisent moins que les autres). Ces riches vont donc entrer dans la capitalisation, de faire une retraite par actions pour le reste de leurs revenus, ce que le système financier apprécie.

Ensuite, les autres. Si les pensions se profilent insuffisantes, si les pensions ne sont plus garanties puisque la valeur des points de retraite n'est plus garantie et peut être modifiée par la loi, alors les gens vont vouloir, pour ceux qui le peuvent, s'assurer une retraite en prenant des assurances complémentaires, donc des actions...

Vous me direz, d'accord mais elle est où l'écologie? La voila. Si la réforme confie (plus de) nos retraites au secteur financier, à la bourse, elle les confie en fait à un des secteurs qui fait le plus de mal à l'environnement. En effet, les actions qui constituent les retraites sont gérées par des fonds de pension, des entreprises qui recueillent l'argent des actifs et l'investissent dans des entreprises sous forme d'actions pour financer ensuite les pensions. Les actions doivent donc fournir des dividendes, des revenus qui financent à la fois des pensions mais aussi le fonds de pension lui-même. Conséquence on recherche les actions à plus haut rendement c'est à dire les plus sales  en terme social (comme les prêts hypothécaires, les fameuses subprimes de 2008) ou en terme écologique. Ils sont par exemple de gros investisseurs dans les énergies fossiles même s'ils affichent leurs investissements dans les renouvelables comme le dénonçait Greenpeace pour le FDC, un fonds de pension luxembourgeois qui met en avant 21 millions d'euros investis dans le renouvelable quand il en possède 545 dans les fossiles et a investi en 2015 dans 27 des 50 plus grandes entreprises du secteur. "En 2018, les 100 plus grands fonds de pensions publics au monde investissaient moins de 1 % de leurs actifs dans la transition bas-carbone. À l’inverse, à peine 10 % des fonds avaient aligné leurs objectifs sur l’Accord de Paris" (article Reporterre). Quand ils ne financent pas les fossiles, ils font dans l'extraction minière ou l'agroindustrie. Selon l’économiste canadienne Jennifer Clapp, le fonds de pension "Blackrock détient, à lui seul, entre 5 et 10 % de BASF, Syngenta, DuPont, Dow, Bayer-Monsanto et ADM. Tous concurrents sur le marché de la fourniture d’intrants aux agriculteurs (pesticides, semences)". Il est ainsi un des principaux financiers des pesticides mondiaux. Les fonds de pension spéculent sur les marchés alimentaires entrainant des problèmes de surcout et donc de famines (voir l'article La bourse ou la faim sur ce site). Ils sont aussi un des acteurs principaux de l'accaparement des terres (voir l'article Accaparement des terres et néocolonialisme financier sur ce site). Et malheureusement cette liste de secteurs dans lesquels les fonds de pension détruisent la planète n'est pas exhaustive. En effet, dans quelques secteurs qu'ils investissent, comme ils recherhcent une rentabilité forte des actions, ils tendent à pousser les entreprises vers le moins disant social et environnemental qui sont des dépenses nuisant à la rentabilité.

Le lien à l'écologie est là. La réforme pousse la retraite par capitalisation comme retraite principale pour les plus riches ou comme nécessaire complément pour les autres devant une retaite non garantie. Ainsi elle encourage ces fonds de pension qui financent la destruction de l'environnement mondial dans tous les secteurs.

Pour une retraite plus écologique

Cette "réforme" proposée par le gouvernement, ce changement de système de retraite plus précisément, est donc anti-écologique. Elle repose sur la croissance économique, abérration écologique dans un monde limité, et elle favorise la capitalisation dans des fonds de pension qui financent la destruction de l'environnement. Cela est d'autant plus négatif qu'une telle réforme n'est pas nécessaire. Le COR Conseil d'Orientation des Retraites montre qu'un petit déficit aura lieu jusqu'à 2038 mais qu'après l'équilibre financier sera revenu. 

Si l'on veut financer plus le système actuel basé sur les salaires, on peut augmenter la masse salariale globale car plus de salaires donnent plus de cotisations. Pour cela,  des solutions existent : rétablir l'égalité salariale hommes-femmes, permettre un retour à l'emploi des chômeurs en diminuant le temps de travail qu'il soit hebdomadaire ou en abaissant l'âge de la retraite, augmenter les salaires... 

Toutes ces mesures semblent irréalistes car non finançables? A voir, car rappelons que le pays n'a jamais été aussi riche et le PIB jamais aussi élevé. Le problème est que depuis les années 1980 le partage de la richesse produite dans les entreprises s'est transformé. Avant l'essentiel allait vers les salaires et l'investissement, aujourd'hui la part qui disparait dans les profits des actionnaires a triplé. 

Cette part pour les actionnaires est une perte de ressources pour le système des retraites, le système social tout entier et l'économie. Or l'écologie n'aime pas le gaspillage de ressources, même financières, surtout quand il permettrait de mieux vivre pour tous et d'éviter de nuire à l'environnement. Voila peut-être une piste pour une retraite plus écologique et donc plus sociale.




Les illustrations sont d'Allan Barte, un dessinateur d'actualité de grand talent et qui a eu la gentillesse de m'autoriser à les utiliser. Qu'il en soit remercié ainsi que pour son travail aussi drôle que précis. 

Vous retrouverez son travail sur sa page facebook : https://www.facebook.com/BarteAllan/

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