Champs de bataille 7 : Le beurre, l'argent du beurre et... l'aberration des circuits-longs

Automne 2017,  toute la France a peur ; il y a pénurie de beurre.
Toute la France, non, mais une grand partie, ceux qui achètent en supermarché. Alors que les grandes surfaces promettent de tout nous proposer, tout le temps, la cerise en hiver comme l'endive en été, ils n'ont pas de beurre et leurs linéaires sont vides de cette matière grasse dont on ne pensait manquer qu'en temps de guerre. Ce manque de beurre a donc des relents d'apocalypse : toute notre société est organisée sur l'offre infinie de ces supermarchés en forme de cornes d'abondance modernes. Si, eux, ces dieux tout-puissants de l'approvisionnemnt pléthorique n'arrivent pas à nous proposer du beurre, cette plaquette quotidienne sans importance...  alors c'est que notre monde va vraiment mal. 
Eh bien oui, peut-être que cette crise beurrière, pour ne pas parler d'une pénurie qui n'existe pas, est l'occasion de comprendre ce qui ne va pas dans notre monde au niveau alimentaire et agricole. Et même plus que de comprendre, de toucher du doigt, quitte à avoir les mains pleines de beurre.

Une pémurie, où ça?

La pénurie, c'est quand un aliment manque parce que sa production est insuffisante par rapport à sa consommation, c'est quand il n'y en pas assez, pour faire simple. Or si l'on regarde bien, le beurre ne manque aujourd'hui dans aucun pays européen, ni dans le reste du monde.
De plus en France il ne manque que dans les supermarchés. Quiconque s'approvisionne en circuit-court n'a pas ressenti cette pénurie de beurre. Le producteur-éleveur du marché qui fait son beurre (au sens littéral, le sens figuré c'est pour la grande distribution) ou celui de votre amap ou de votre drive fermier a toujours autant de vaches que cet été, qui font autant de lait avec lequel il fait autant de beurre. Leurs vaches n'ont pas migré à l'automne avec le dernier vol de grues cendrées.
La seule pénurie visible est dans les linéaires de supermarchés et c'est d'ailleurs étonnant qu'elle soit visible. Normalement un linéaire de supermarché est toujours plein : quand une référence manque, le linéaire est réorganisé pour que les références voisines occupent la place laissée vide, seule l'étiquette du produit manquant reste pour signaler la rupture momentannée. Cette pratique permet de maintenir la promesse du supermarché : tout proposer tout le temps.
Or dans cette épisode beurrier, le linéaire reste vide et l'absence est soulignée par des pages A4 mollement imprimées pour des magasins qui d'habitude vous font des visuels à couper le soufle pour n'importe quelle  promotion sur le yaourt ou offre sur la mayonnaise. Une sorte de vision d'apocalypse : du vide, là où d'habitude l'abondance règne, et un message à la va-vite alarmant d'une pénurie de matière première.
​Ne sous-estimons pas la grande distribution. Ce vide et cette page moche qui semblent dire  : "c'est tellement grave que tout le personnel  cherche du beurre et n'a pas eu le temps de ranger le rayon et de faire une affiche correcte", ce sont encore de la communication choisie pour dramatiser cette absence de beurre dans leurs rayons.
Alors pourquoi ce manque de beurre uniquement dans les supermarchés français et pourquoi ceux-ci le montrent-ils avec une telle dramatisation?

Le beurre et l'argent du beurre

S'il y a du beurre en circuit-court et dans les autres pays, la grande distribution aurait pu en acheter pour le vendre à ses clients puisque c'est son seul métier, revendre avec bénéfices. Mais pour faire des bénéfices, d'habitude, elle impose des prix faibles et revend avec des marges allant de 20 à 50% selon les produits.
Or le prix du beurre depuis plusieurs années augmentent et particulièrement cette année comme le montre le graphique ci-contre (cliquez deux fois dessus pour agrandir). Le prix du beurre est passé de 4400€ la tonne en janvier 2017 à 6900€ mi-septembre et dépasse en novembre 2017 les 7000€ soit 76% d'augmentation. La grande distribution pourrait quand même acheter ce beurre plus cher et le revendre plus cher à ses clients sans même toucher à ses marges ou en augmentant ses marges sur d'autres produits pour companser comme elle le fait souvent.
Elle ne le fait pas pour l'instant mais il est certain que l'affichage et la dramatisation de la pénurie servent à préparer le client à accepter une future hausse du prix du beurre selon le classique de tous les bons dealers : faire éprouver le manque pour ensuite vendre plus cher.
Pour l'instant pas d'augmentation de prix dans les supermarchés, seulement 3,3% depuis janvier. Pourquoi? Défendre leurs clients? Je plaisante. Pour respecter les règles entre producteurs et grande distribution qui aujourd'hui sont à l'avantage de celle-ci. Je m'explique. En France, les centrales d'achat de la grande distribution négocient les prix en janvier avec les producteurs au cours de négociations plus qu'à couteaux tirés. Ces prix sont fixés pour l'année. Elles ont donc passé des contrats de beurre en janvier indiquant qu'elles paieraient toute l'année le beurre au prix de janvier 2017. Bien sûr les industriels beurriers ne l'entendent pas de cette oreille et veulent vendre au cours actuel.
Il y a donc un bras de fer entre grande distribution et industriels beurriers qui cause cette pénurie dans les supermarchés français. Les supermarchés ne veulent pas acheter au prix du marché et les industriels beurriers ne vendent, ni ne livrent au prix du contrat. Toute la communication des supermarchés est donc de montrer cette pénurie pour faire porter la faute sur les industriels beurriers et l'idée de pénurie, le manque de produit, cache ce qui n'est qu'un désaccord commercial entre deux grands acteurs de l'industrie agro-alimentaire ne cherchant chacun qu'à faire plus de bénéfices au détriment des consommateurs et des producteurs laitiers car le prix d'achat du lait n'a pas été augmenté pour autant.

La semaine prochaine : on essaie de comprendre les raisons de la hausse du prix du beurre en plongeant dans l'aberration des circuits longs
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